8. juil., 2018

Pages intimes (82)

 

Je suis enterré vivant et il ne peut en être autrement. Cela m'est bien égal, cela ne me fait ni chaud ni froid. Le prophète est traîné hors des murs et mis à mort. Le sherpa et l'homme blanc, paru le 2 avril 2009, je ne sais comment, par quel miracle, est un parfait symbole. A tel point que je me demande comment et pourquoi d'autres, tout le monde, le monde entier ne s'en est pas aperçu, ne s'en aperçoit pas. Qui est l'homme blanc ? -- tout le monde le sait, le connaît, le voit à l'oeuvre maintenant. La bête est là.

L'ascension du plus haut sommet du globe est un symbole parfait. Le fruit d'une coopération, d'une harmonie, dans la disharmonie. De nombreux livres ont chanté l'harmonie, la coopération. L'entente, la bonne entente, je ne la nie pas, je ne la repousse pas. Cependant un équilibre devait être rétabli. J'ai mis l'accent sur le revers, la dialectique, la négation. Car il faut regarder le noir en face, le mal en face, c'est à ce seul prix qu'il est possible de se hisser vers le bien. D'ailleurs, tout n'est pas noir dans ce livre, loin de là, il ne manque pas de traits d'espérance : la déclaration  des droits psychologiques, ou spirituels de l'homme ; l'émotion biologique silencieuse, entre autres. Je suis allé au plus pressé, j'y ai mis cent idées, condensées en quelques lignes, valant, résumant tout un livre : à d'autres de les écrire. Le travail dépasse les forces humaines, l'oeuvre est collective. Pour les clairvoyants, et les optimistes, ceux qui espèrent, les espérants, l'heure est à la réunification. Je fais ce que je puis, je tente désespérément de réconcilier, de rapprocher le sherpa et l'homme blanc. L'Asie, l'immense Asie est terre inconnue. L'eurocentrisme excessif a leurré et leurre le monde entier. Il a cru trop tôt, trop vite, toucher, saisir l'universel.  Ce n'est pas dire que celui-ci n'existe pas. Mais il ne peut s'édifier sur des sables mouvants, des points aveugles, des fondrières et des mirages. Le petit universel européen n'est pas le grand, le véritable universel.

La grande synthèse commence, elle ne fait que débuter ; il faudra des générations pour l'édifier. L'Orient a été relégué aux oubliettes, dans des musées, des instituts spécialisés, confié aux mains savantes des experts, comme s'il était mort, et inférieur, comme s'il appartenait définitivement au passé. De petites tribus d'Australie et d'Amazonie ont servi d'alibi à l'anthropologie comparée. L'Asie ressuscite et c'est très probablement d'elle que viendra l'hypothétique renaissance. Le mouvement global de renaissance obéit d'ores et déjà aux impulsions qu'elle lance. Comment pourrait-il en être autrement ? les continents  ne peuvent plus être séparés ; ils sont inséparables. Les frontières matérielles peuvent être temporairement fermées, mais les frontières culturelles ne seront plus jamais closes. Le chemin est long, l'entreprise immense : les valeurs européennes, laïques ou chrétiennes sont en voie de fusion avec les valeurs asiatiques. L'écart est vertigineux, le travail téméraire. Tous les doutes sont permis mais il n'existe pas d'autre solution. En effet le mouvement d'unification et de complexification de la planète ne peut plus être arrêté. Il sera peut-être freiné, mais il se poursuivra. Comme toujours dans une évolution, il faudra changer, s'adapter ou disparaître. L'Occident devra changer, évoluer, ou s'affaiblir. Il est en train de se diviser et de tenter de se replier sur lui-même. Ce n'est pas un signe de force, de puissance, c'est plutôt un mauvais signe.

Tout ce qui précède relève du niveau socio-politique et historique qui n'est pas le plus élevé. Le sherpa et l'homme blanc fut écrit comme pour remplir un karma, venir en aide à la société, dans l'espoir d'alerter les consciences, les hommes en chemin, sonner le tocsin, avant qu'il ne fût trop tard ; il ne fut pas rédigé au niveau le plus élevé. Le chrétien le plus saint, le bouddhiste véritable, le philosophe sincère et indépendant sont à l'abri des inquiétudes, étant parvenus au bout des illusions.