5. juil., 2018

Pages intimes (81)

 

Les personnes très rationnelles, très ordonnées, très intelligentes ne cessent de faire des erreurs d'appréciation dans la vie de tous les jours. Celle-ci n'obéit pas à leurs critères. Une forte dose de bêtise, de sottise, d'inintelligence est un gage de réussite. Les cultures pragmatiques, en premier lieu ces deux versions, maintenant rivales, l'anglo-saxonne et la chinoise, possèdent un avantage certain dans toutes les affaires du monde. Et pourtant, qui suit la courbe de ses intérêts étroits va au-devant de grands revers. Ainsi, dans le domaine diplomatique, la série des faux succès ou insuccès américains, en Iran au moment du renversement de Mossadegh, au Vietnam, et d'une manière générale dans leur politique vis-à-vis du monde arabe et même pour toute leur politique étrangère, après la seconde guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui. A peu près rien ne se passe comme prévu. Et l'homme sage lui-même, plus encore, l'homme rationnel, cultivé au sens ordinaire, l'homme occidental normal, issu, c'est le cas de le dire, de l'éducation normale des écoles dites normales, est constamment pris au dépourvu, et souvent sombre dans l'amertume, si ce n'est dans le pire des fléaux d'un point de vue moral : le cynisme froid.

La philosophie et la théologies elles-mêmes n'échappent pas aux conséquences de ces réflexions. Elles se doivent de passer par la raison, par l'intelligence dite normale, apparemment solide, c'est-à-dire bourrée de faits et d'érudition,  puis de tenter de grimper  à un degré encore plus élevé, pour saisir des réalités qui nous déconcertent, qui défient notre sens de la contradiction et nous ébranlent au plus profond, stade d'ébranlement et de vertige rempli de doutes, qui afflige à l'heure actuelle, d'une manière presque dramatique, la conscience occidentale. Malgré les caractéristiques qui donnent à notre époque une tournure sans précédent, le poids des forces matérielles et culturelles engagées, la globalisation des drames, l'humanité a déjà connu, par le passé, ces moments-charnières, ces jointures de folie et cette sensation de fin d'un monde. Dans la mesure où la philosophie technique et sèche ne m'a jamais enthousiasmé, ni son équivalent théologique, une description précise et éminemment rationnelle du divin, et grâce aussi à l'ensemble de mes expériences asiatiques, je me trouve finalement, et contre toute attente, à l'aise. Dieu soit loué, les secours abondent, surabondent en nous et hors de nous, pour qui sait voir, attendre, apercevoir, entrevoir, frémir, palper de toutes ses antennes, avec patience et foi profonde. Vivre, surtout à un tel moment, en vaut la peine, vaut cette peine. Les épreuves, tant personnelles que générales, sont pain béni ; le bonheur plat est sans goût, la vie normale n'est pas normale, l'ordinaire est extraordinaire. Un fil rouge court, exactement le même, de la grande Grèce à la Judée antique, de l'Inde à la Chine, de la culture arabe au Japon, des anachorètes chrétiens d'autrefois à ceux d'aujourd'hui, perdus dans le nouveau désert des grandes villes. Droit devant nous, se déploie, se tend ce fil rouge, âpre à saisir, dur à tenir. Athée ou non, croyant ou non, de telle culture ou de telle autre, de cette confession-ci ou de cette confession-là, convaincu par ce style de propos, ou non, qui tient ce fil et ne le perd plus est sauvé, est privilégié ; une chance immense l'habite, le fait vivre.   Ce fil spirituel ne déçoit pas, comme un fils de chair, inéluctablement, déçoit.  Et cependant, le fils de la chair est aussi l'image de ce fil rouge caché, il le renferme en lui et il l'incarne. Chrétien de naissance, bouddhiste par mes longs voyages, shivaïste, brahmane en quelque sens, campeur aux frontières, nomade errant, juif, arabe ou russe, sibérien, chinois, japonais, ou coréen, je ne crois qu'au fil rouge, bien incapable de le définir, ou de l'expliquer, l'expliciter, lui donner un nom.  Appliquer, coller un nom est d'une faiblesse facile. Aux noms je préfère les verbes. Y compris pour l'écrivain, le verbe, pas le nom, est l'obstacle, la pierre de touche ; avoir le verbe riche, approprié. J'ai remarqué, par exemple, que Proust que j'adore et révère, est affligé d'un verbe pauvre. 

Le christianisme, célébrant un Dieu en trois personnes, se condamne à être disert uniquement sur le Fils, le Fils unique. Parler de la personne de Dieu, ou, plus invraisemblable encore, sur celle du Saint-Esprit, la personne, la personnalité, l'unicité du Saint-Esprit, surpasse les pauvres forces humaines. Les trois personnes, en quelque sorte, de quelque façon, sont présentes et résident en nous, en chacun de nous, en chaque vivant, chaque animé, et même au sein, au cœur de l'inanimé,  car même les pierres, qui furent autrefois en feu, exhibent des veines, des vaisseaux, des canaux, les minéralogistes,  comme Caillois, l'ont dit et montré. Le Verbe est plus que le Nom, plus que le Logos grec. Le Faire sans dire, en silence, "vieille devise", comme le note Hugo en exergue à l'un de ses poèmes, l'une de ses Orientales, est plus que grec. Poétiser, c'est créer, c'est agir, et chaque seconde de vie, chaque respiration nous en offre la source. Dans cet art s'anime, se dresse, se révèle le fil rouge, le Dieu caché et inconnu, Celui dont il vaut mieux ne pas parler, ne rien dire. En parler c'est le trahir. En parler c'est le faire fuir. Le saisir n'est pas encore le tenir, puisqu'il existe en n'existant pas ; parce qu'il existe en n'existant pas. Là s'arrête la pensée discursive. Un point d'exclamation fait cesser, termine toute interrogation. Le point d'interrogation  est tordu  ? le point d'exclamation est droit !