3. juil., 2018

Pages intimes (80)

 

Deux jeunes touristes coréennes me montrent et me démontrent, une fois de plus, que notre univers est constitué de mondes psychiques bien distincts,  peu étudiés ou non étudiés, insoupçonnés. Cartes en main, elles se tiennent tout près de moi, dans le métro, souriantes, à l'aise, contrôlées à l'extrême, et pourtant libres. D'une sensibilité très fine, rien ne leur échappe. Dans la cohue, elles ne se heurtent à aucun autre passager, évitent les bousculades, esquivent la pression psychologique et physique des pachydermes qui les entourent, à la peau épaisse, dont l'hyper-insensibilité ne les atteint, ni ne les trouble. Elles sont établies solidement et fermement dans une zone d'équilibre qui les protège, d'où elle peuvent observer et agir. Cet autre monde qu'elles habitent et incarnent, leur assure un avantage incontestable s'il devient opérationnel dans un domaine sportif ou artistique, par exemple musical, nécessitant une union étroite du corps, des perceptions, de l"esprit et de l'âme. Elles paraissent, d'une manière naturelle, en état d'éveil religieux, à un niveau anormal, dans l'environnement occidental, banal, ordinaire dans la culture dont elles proviennent. Certes, elles sont arrivées depuis peu, et à la longue, à long terme, il est possible qu'elles se heurtent à des obstacles inattendus. Au Japon, les Coréens ont été pour moi à peu près invisibles, soit qu'ils utilisassent moins leur langue maternelle en public, soit que je ne me fusse pas trouvé dans les quartiers où ils évoluent en majorité, ou bien du simple fait de mon inexpérience. Je les découvre à Paris. Leur aisance, plus grande que celle des Japonais, me semble-t-il, dans un environnement non familier, âpre, parfois contraire et hostile, me stupéfie.

Je me souviens des premiers temps de mon retour. La pression entraînée par le magnétisme animal des corps, régnant et dominant dans le métro, me posait un problème vital. La dilatation des corps à la lettre me renversait, me poussait et repoussait, me handicapait ou me bouleversait, m'empêchant d'être libre. Pendant vingt ans, à l'inverse,  je m'étais habitué  à une contraction des corps, disciplinés, retenus par l'esprit, placés sous son étroit contrôle. Ce n'est que peu à peu que je suis revenu, dans une certaine mesure,  non sans mal, à une liberté de mouvement sous une autre forme, autre forme de naturel et de liberté. J'ai réussi à opérer une synthèse. Il est probable que ce que je tente ici d'exprimer apparaîtra hermétique et excessif à qui n'a pas connu ce type d'expérience,  ou  une autre approchante, ou bien échoue à imaginer, ou à se représenter de quoi il s'agit. Je ne peux dire à tout bout de champ dans la rue, aux comptoirs, dans les magasins, à la poste, à la bibliothèque, à chaque interaction : "Excusez-moi, je reviens du Japon ; pardonnez-moi, comprenez-moi, j'ai longtemps vécu à l'étranger." Le Japon, l'Asie, l'étranger sont inscrits profondément dans mon corps, peut-être même plus que dans mon esprit. Je me souviens d'une Japonaise, Sueyoshi Machiko, 末吉真知子, qui m'avait dit que ma forme de pensée était tout à fait occidentale. Certes je n'avais alors vécu que deux ans dans son pays. Ses dires, ses gestes, ses images, sa figure, son souvenir, tout d'elle est consigné dans l'une de mes nouvelles : L'enfant du vrai savoir, au bout la fortune, titre qui est à peu près la traduction exacte de son nom  et de son prénom.  Son rêve personnel était de posséder un métier à tisser, elle m'en parlait pendant des heures. Elle avait dû vite s'apercevoir que j'étais doué avant tout pour l'analyse et pour la pensée discursive. L'Orient privilégie l'impressionnisme de la pensée, c'est-à-dire la pensée intuitive, ou ce qu'il est possible d'appeler une pensée unitive, le savoir unitif. A la limite, l'Orient ne pense pas, ou ne pense plus, s'arrête de penser, se prive de pensée en un point ultime, décisif, à volonté ou non. Capable de désarticuler, désorganiser la pensée, le discours, il considérera que la pensée occidentale est trop articulée, trop rationnelle, trop sèchement rationnelle, à l'instar de sa grammaire ; et d'ailleurs à l'image du corps occidental tout entier, je fais allusion ici à son manque de souplesse, de ductilité. de flexibilité -- du moins dans une majorité de cas.  C'est ainsi que la malléabilité de la grammaire chinoise est véritablement extraordinaire. A la limite ce n'est plus une grammaire, c'est une grammaire non-syntaxique, non-structurelle, ou aux structures affaiblies, amollies jusqu'à devenir les plus plastiques possibles. Vivre, se mouvoir, évoluer comme en étant de la guimauve, une sorte de pâte à modeler, n'est pas considéré, ce semble, en Occident, comme valable, digne d'éloge.  L'idéal de la méduse, la philosophie de la méduse sont d'essence éminemment japonaise. Les céphalopodes ont, comme leur nom l'indique, le cerveau, les neurones dans les talons, ou disséminés sur toute le surface du corps. Il est possible de penser avec les mains, par la peau, le toucher ; en maniant, en touchant, en palpant. Le toucher d'un pianiste est radioactif, il traduit des idées comme des images et des sentiments. En un mot, penser n'est pas confiné au cerveau. Pour un homme religieux, la cérébralité est même le handicap des handicaps. Ressentir, c'est aussi penser ; et penser, c'est aussi ressentir. Si trop d'émotion et de sensibilité, si la sentimentalité nuit, comme dans le quiétisme de Fénelon que Bossuet n'appréciait pas, trop de raison sèche, la ratiocination nuit plus encore.

Dans l'écriture comme dans la parole, un équilibre entre les forces de la raison et celles du coeur est à observer, il est difficile de le tenir, il est souvent rompu, d'un côté ou de l'autre. En France, la balance penche volontiers du côté de la raison sèche. Qui pis est, cette sécheresse est inscrite dans certains mots ou expressions de la langue moderne. Il est extrêmement difficile de s'exprimer d'une manière candide, sincère, noblement poétique en français moderne. Ce simple fait, à lui seul, nous plonge en enfer.