30. juin, 2018

Pages intimes (79)

 

Les dernières années, les derniers mois de la vie de Tolstoï sont un calvaire plein de sens. L'écrivain, plus exactement le penseur en lui, s'efforce de tenir Dieu, s'aiguiller en direction de Dieu, ou ce qu'il appelle tel, plutôt le principe spirituel, comme une boussole indiquant le nord, celui de l'esprit, le nord spirituel, point d'immobilité, repère fixe, à chaque minute, nuit et jour ; de ne pas oublier ce pôle magnétique un instant, malgré l'agitation des rencontres et visites incessantes, les querelles de famille. Il a honte de son opulence, de sa domesticité, de sa maisonnée, des repas, des divertissements, du cours de tennis de ses fils, des obsessions d'argent, des dépenses de l'un, des débauches de l'autre, de ses revenus d'écrivain qui a réussi, célèbre, arrivé, de la contradiction entre sa célébrité de révolutionnaire spirituel et  la vie qu'il mène, ou que mènent les siens.  Il a honte de lui-même, se traite d'ordure, de piètre sire, de pitre, qui a connu tous les vices. Ainsi, celui de la chasse qu'il a pratiquée tôt, passe-temps où il achevait les lièvres au poignard et les oiseaux en leur enfonçant une plume dans la tête. Qui a observé son portrait à l'âge de quarante ans prend peur. Personne ne désirerait se trouver soudain tête à tête avec lui, au plus profond d'une forêt obscure. C'est un visage de brigand, de criminel ; c'est celui d'un seigneur russe aux forts appétits, capable de tout. Sa mâchoire de carnassier, sa barbe sévère, sévèrement taillée, son regard acéré, l'impression de force brute qui se dégage de ce visage, la puissance aveugle, le magnétisme animal, tout surprend. Tolstoï n'y est pas encore tolstoïen, ni végétarien, ni pacifique. On mesure le chemin à parcourir, et parcouru jusqu'à la photographie tardive, plus connue, du bon vieillard à la barbe hirsute qui s'appuie sur un bâton, vêtu d'une blouse de paysan boutonnée à l'ancienne sur l'épaule, un peu pitoyable, désarmé, attendrissant, attendri tel un errant, tel un clochard. Quel chemin accompli, du matériel au spirituel, de la sensualité à la passion de l'angélisme ! Il se reproche d'avoir perverti, détourné du droit chemin une servante, mais aussi nulle autre que sa femme, Sonia, épousée à dix-huit ans, de seize ans plus jeune que lui, devenue à la fin sa persécutrice, presque son bourreau ; celle qui se cache pour lire la nuit son Journal intime, et contrôler les versions changeantes de son testament, défendre les intérêts des enfants, petits-enfants -- et les siens.  De crise en crise, de scène en scène, elle se jette dans l'étang, tire des coups de pistolet d'alarme, veille des nuits entières, s'enfuit dans les champs au matin, simule, ou non, l'hystérie, l'égarement ou la folie. Il est compréhensible que Tolstoï, à la fin, à l'instar des renonçants indiens dans la dernière phase de leur vie, quitte sa famille, quitte tout, en quête d'un lieu impossible de repos, dans un monastère, par exemple celui où se réfugia, longtemps auparavant, sa soeur aînée, ou tout près. Malheureusement, cette solitude enfin trouvée, ne durera guère, on le sait.

Mais quel est le nœud ultime de cette mésentente qui se termine en tragédie ? SoniaSophie Tolstoï est jalouse du disciple préféré de son mari, Tchertkov. Elle l'accuse d'être intéressé par l'argent, de préparer le futur, soigner sa fortune, exploiter la célébrité du maître, intriguer, manigancer. Mais en somme, ce qui la met hors d'elle, c'est de le voir aimé, préféré, choyé, introduit tel un élément étranger et perturbateur, un coin de bois ou de fer dérangeant, planté de travers, sans ménagements, au cœur de la famille. Elle défend ses intérêts financiers et sentimentaux, se soucie du jugement de la postérité et du qu'en-dira-t-on. A mots couverts, il s'agit là d'une bataille sensuelle, et de l'homosexualité potentielle, latente ou réelle de tout grand homme, c'est-à-dire de sa lutte avec le mystère de l'énergie humaine, de la source secrète, des ressources invisibles, spirituelles, de la vie ;  la vie aspirée, inspirée, expirée, transpirée et sublimée. Sonia Tolstoï fait allusion à des passages anciens -- eux-mêmes sans doute expurgés --  du Journal intime, et probablement, connaît-elle des faits ou des épisodes que nous ignorons, que le biographe le plus sagace, le moins paresseux, ne mettra jamais au jour. Peu importe car l'imagination suffit, et est finalement plus clairvoyante et plus décisive que la réalité qui nous échappe. Il en est presque toujours ainsi chez ce type d'homme, pour ce genre d'écrivain. Romain Rolland, que je connais beaucoup mieux que Tolstoï et qui d'ailleurs écrivit un livre sur ce dernier, affronte des tourments voisins. Il le fait, à dire vrai, d'une façon fort différente, car son tempérament est plus châtié, plus académique, ou moins sauvage que celui du Russe ; lui n'a jamais chassé, jamais fait la guerre, il n'est pas passé par le Caucase en feu. Mais en esprit, de l'intérieur, c'est la même destinée, une conversion parente, très libre. La religion de Tolstoï est la plus libre qui soit, hostile aux organisations du monde réel, celles des églises comme celle des Etats. Les poètes de cette sorte, comme le dit Heine, se méfient des hommes d'église et des hommes de loi ; ils n'apprécient pas les autorités, les docteurs de la loi ; ils nourrissent une suspicion envers les lois, toute loi. Comme Flaubert dans Bouvard et Pécuchet, Tolstoï se moque de la science ; et comme Romain Rolland, de l'art pour l'art, au point de négliger, en peignant de grandes fresques, les exigences minutieuses et égoïstes du style. Ils se sont tous deux trop crucifiés, sacrifiés eux-mêmes pour adorer étroitement, dans les formes, formellement un crucifié. Ils lisent et relisent, tous deux, les versets de l'Évangile sans les prendre jamais pour paroles d'Évangile. Leur conception, leur expérience de Dieu est vaste, en nous et hors de nous, dans notre nature et dans la Nature dont l'espèce humaine ne sera toujours qu'une partie infime, minime, bien que précieuse et irremplaçable. Ils sont sans foi ni loi. Et pourtant, à la fin des fins, surnage, demeure une foi et une loi. C'est cette foi épurée que comprennent seuls ceux qui les lisent sans cesse, une vie entière, pour comprendre le message, à la fois complexe et très simple, qu'ils nous ont sincèrement laissé. Ces écrivains ou artistes ne sont pas nombreux, mais de siècle en siècle, de culture en culture, tous se ressemblent. Avec de légères variantes ils nous disent la même chose. C'est en eux seuls que l'universel véritable réside.