28. juin, 2018

Pages intimes (78)

 

L'Asie, les cultures asiatiques voguent à l'aise dans l'espace immense des nuits de la foi. Et le mysticisme qui leur est traditionnel n'est pas nuageux, mais terre-à-terre. La dissolution du moi, sans risque, sans folie, y est un art avéré, précisément parce que l'hyper-personnalisation qui ravage l'Occident, ne prit là jamais racine. Le moi est avant tout intérieur en Asie, exprimé  secrètement, discrètement, avec tempérance, avec prudence ;  il en est de même de la personne, de la personnalité. La conscience, la correction morale n'y sont pas, ou pas encore, de vains mots. 

Tel est le défi, singulier et pluriel, que le christianisme occidental affronte et que seul le Christ véritable, en compagnie du Bouddha, peut relever. Il est à souligner que l'Asie est religieuse dans l'âme, depuis toujours. L'athéisme officiel du Parti communiste chinois, par exemple, est tempéré par son nationalisme, la culture chinoise classique étant une synthèse, assez harmonieuse, d'au moins trois religions très anciennes : taoïsme, confucianisme et bouddhisme. Rien là d'étonnant puisque, par un exemple du même ordre, les laïcs français, ou les libres penseurs, demeurent religieux, en dépit d'eux-mêmes, étant compatissants, secourables, parfois plus que certains catholiques, pour accueillir, ou consoler les migrants et les malheureux.  Si Voltaire lui-même, au sein de son anti-fanatisme, demeure fanatique, sa lutte contre "l'infâme" prépare la religion de l'humanité du siècle suivant, par exemple d'Auguste Comte ; un peu comme le confucianisme, qui ne nie ni n'affirme la transcendance, désire, avant tout, dénouer autant qu'il se peut, adoucir sinon résoudre, les malheurs et les angoisses qui affligent le monde humain ; en un mot, panser toutes les plaies. C'est pourquoi le père Huang, mon mentor chinois, incarnation véritable du Christ pour moi, immédiatement, directement, intimement face à moi, me fit remarquer que la Chine était au moins aussi chrétienne que l'occident chrétien, d'une manière naturelle et depuis très longtemps ; qu'il était donc indispensable de "désoccidentaliser" le christianisme, tâche délicate, quasi impossible, en tous cas de longue haleine.

Même si j'ai beaucoup lu, toutes mes réflexions s'opèrent à la lumière des expériences de ma vie.  Comme tant d'observateurs, je suis effrayé par les tensions qui règnent dans le monde, prêtes à se déchaîner, une fois de plus. Car les exemples du passé, sans jamais se reproduire d'une manière exacte, nous avertissent, nous enseignent, nous donnent la figure approximative de ce qui vient, ou se prépare. C'est au nom de Dieu qu'agit le président américain, il en appelle à lui ;  son vice-président, dans l'ombre, d'une manière plus forte encore. Chaque culture, en somme, est prête au combat, s'y apprête au nom de Dieu, au nom de son Dieu, agitant son drapeau, faisant briller son oriflamme au soleil. Il est extrêmement difficile et rare de prendre ses distances, non seulement à l'égard de sa nationalité, la terre du hasard de sa naissance, mais aussi de la terre, combien plus vaste, de l'ethnie, son continent d'origine, la source héréditaire. Ce n'est pas être raciste que de dire et reconnaître que nous appartenons à des rameaux humains, ramifications, embranchements, sources plus ou moins pures, plus ou moins mélangées, et que seuls la pensée, la philosophie, la religion, l'esprit, les plus hautes valeurs, sont capables de nous rassembler, de nous unir, en tant que citoyens de l'univers, membres du cosmos, habitant de cette planète, l'étoile, l'étoile bleue où nous logeons présentement, pour le meilleur et pour le pire. Certes, le mot race est à éviter quand il est, ou devient un facteur de division, mais la langue anglaise, le chinois, le japonais n'en font pas un tabou absolu, en tant que facteur de compréhension, élément de réflexion. C'est ainsi, par exemple, qu'aux yeux d'un habitant lointain de l'Asie, le Christ, si certaines précautions ne sont prises, apparaîtra comme l'image, la figure peu familière, et même hostile, du Galiléen, fils de David, du Nazaréen, pas du tout sous le signe, plus large, du "Christ cosmique" cher à Teilhard de Chardin. En ceci, déjà La Bruyère, au dix-septième siècle, mettait en garde les missionnaires de Louis XIV au Siam. Pareillement, si un dominicain, dans son homélie, avec les meilleures intentions du monde, affirme que le Bouddha est mort, platement, sans résurrection, comme un homme ordinaire, que ses disciples ne sont pas appelés à se sanctifier à sa suite, à la différence de ceux du Christ, il risque fortement de choquer, et de convertir, en somme et hélas, exactement à l'envers, à rebours, certaines populations lointaines qui, depuis des siècles et des siècles, se trouvent croire au Bouddha, exprimer, par l'intermédiaire du Bouddha, être exceptionnel, à la fois humain et surhumain, le meilleur d'eux-mêmes, comme les chrétiens le font, à leur manière, par le truchement du Christ, grâce au Christ. Aussi bien, insister sur ce qui divise et distingue est-il dangereux, tandis que mettre, à l'inverse, l'accent sur ce qui unit, est seul fécond.  Bref, ne pas exciter les folies religieuses, ni flatter les fanatismes religieux, y compris le fanatisme laïc, ou le fanatisme scientifique, ou le fanatisme anti-fanatique, est le premier des devoirs ; quand bien même rien de grand ne s'opère, précisément, sans un minimum de fanatisme et de minutie.

Comment arriver à ce facteur commun de l'universel, ce socle, qui unit tous les hommes, sous leurs habits, costumes, coutumes, habitudes si divers ? La science et la technologie y parviennent sans peine, en privant le monde, et chaque homme, d'un grand fragment de son âme, si ce n'est de toute leur âme. Il apparaît invraisemblable que l'unification scientifique et technologique se dote enfin d'une âme digne de ce nom, quand c'est au contraire la lumière crue de Lucifer qu'elle porte, l'animation inversée des démons. Lorsque le Premier Ministre  indien Narendra Modi appelle à l'unité du monde par le yoga, lors de la journée mondiale du yoga, le scepticisme peut nous saisir, du moins allume-t-il la minuscule bougie d'un espoir.