26. juin, 2018

Pages intimes (77)

 

"Que manque-t-il, qu'est-ce qui fait défaut à cette société où je suis revenu depuis de nombreuses années déjà, que me manque-t-il, quelle est la source de mon étonnement et de mon malaise  ?" -- telle est la question qui m'obsède, en ces jours précédant les grandes vacances, le grand vide, pendant lequel Chinois, Japonais, Coréens vont continuer à travailler, jour et nuit, comme si de rien n'était. Leur conception du vide est intérieure. C'est en s'activant que, par un sentiment de contradiction interne et fécond, le vide préserve une disponibilité secrète, un espace de respiration, un repos insoupçonné au fond du cœur et de l'âme. Ce discret détachement, cette légèreté manque, fait défaut ici. Le grossier positivisme a tout envahi, il imbibe tous les actes, contamine tous les esprits, créant un regret vague, source d'inconfort  et de déséquilibre pour les êtres qui aspirent à mieux, y compris au sein du sentiment religieux. Au fil des années d'après-guerre, écœurés et déprimés par le matérialisme ambiant, les communautés juive et musulmane se sont, chacune de leur côté, repliées sur leurs valeurs, en apparence contradictoires ; pour l'éveillé ultime rien n'est contradictoire. Quant au christianisme, il s'est décomposé à un degré sans pareil, abdiquant son rôle de lien, d'amour intégral. Tout est uni en ce monde, et en l'autre. Atteindre ce point d'union est l'Everest spirituel, l'Everest de l'esprit. A ce point de rendez-vous se rejoignent et se réjouissent les amis, les compagnons de Dieu. Dieu, ou ce qui se nomme tel, ce nom imprononçable, inqualifiable, inqualifié, habite en ce lieu absolu. Dieu est un lieu sans lieu, présent en tous lieux, "l'enracinement en l'absence de lieu", conçu et vécu par Simone Weil, héritière en cela de la pensée juive comme du bouddhisme, et de la philosophie éternelle, les hautains apatrides, les errants, les migrants. Nous sommes tous des migrants, des migrants inavoués, c'est pourquoi ils nous mettent tant mal à l'aise. Même Chateaubriand, dans ses Mémoires d'outre-tombe, note : "Tout migre". Il le note en latin : "Omnia migrant". Ce phénomène, loin d'être nouveau, est de haute antiquité.  L'homme n'a jamais fait que cela : migrer, émigrer, immigrer, transmigrer. Encore faut-il pour le voir, le concevoir, y être sensible, adopter le point de vue d'outre-monde.  Et alors la question qui m'obsède se résout. La force des Chinois, Japonais, Coréens, tant d'autres, la vertu des sorciers, religieux profonds, saints, mystiques, non-conformistes de tout poil, réside en ceci qu'ils sont déjà morts ; ils sont au-delà, par avance. Et celui qui n'est pas "au-delà, par avance" est immensément faible. Positif, attaché au fait, au réel sous son nez, il ignore qu'il est immensément démuni, faible, perdu, insuffisant. Myope, aveugle, englué dans le réel positif, le réel grossier, le vulgaire ; non seulement il s'y empêtre, mais il désire y engluer, y empêtrer les autres, il se met en colère, il tempête, s'il voit quiconque échapper à cette loi du réel immédiat, à cette unique mort, à cette unique naissance. Les deux fois nés, les re-nés de l'Upanishad, sont le premier Evangile. La bonne nouvelle est ancienne, primitive et multiple, elle prend, a pris, prendra  mille formes. Chaque rocher, chaque fleur, chaque être animé, ou inanimé, nous l'enseigne ; nous le murmure ou le crie. La reproduction n'est que la forme grossière et vulgaire de la renaissance, de la résurrection. J'entendis un soir, au crépuscule, une étudiante en médecine, jolie, charmante, soupirer, à la fois tentée et lassée, devant ses amies : "Il faut se reproduire, il nous faut nous reproduire." C'était dans un café de la rue Saint-André-des-Arts, elle devait avoir vaguement conscience que je l'écoutais, que j'enregistrais son cri, son appel. Il n'est pas à la portée de quiconque de camper à la frontière. Camper à la frontière, veiller aux frontières, quoi de plus chrétien, de plus bouddhiste, de plus musulman, de plus juif -- car il est des penseurs juifs pour penser, concevoir qu'en gagnant une terre, une terre fixe, en perdant la diaspora, on perd son âme, tout simplement.

L'Asie est invisible, elle a l'art de se cacher, l'invisible est son style, son âme,  son art de vivre. Elle sait, de toute antiquité que l'invisible est plus fort que le visible, Plus durable, tenace, invincible. C'est à la fois le message du Christ et du Bouddha, du vivant et du réel, de la biologie et de la plus haute métaphysique -- le surréel, au-delà de la physique pure, de la nature pure. L'âme, en fait, rime avec "lame". Message terrifiant pour qui ne le partage pas. Pour ces raisons, et pour moins qu'elles, les chrétiens, autrefois, furent livrés aux bêtes. "Nous sommes tous des bêtes ; nous sommes tous bêtes. Nous devons l'être, malheur à qui ne l'est pas." 

L'Asie s'apprête à travailler pendant ces grandes vacances. Elle a toujours travaillé dur. C'est son style de vie, sa manière personnelle de se reposer, elle se repose en travaillant, en œuvrant, sa religion est celle du travail. "Activité du bouddha, religion de l'activité, activité de la religion" : ce fut l'une de mes premières rencontres, en débarquant à Osaka. Osaka, c'est comme Lyon, ville de la soie, du commerce, des  œuvrants et des priants, de l'institut culturel franco-chinois des industriels de la soie, qui accueillirent le père Huang Jia-cheng, des dizaines de boursiers chinois,  dans les années trente du siècle passé, la ville des missions de Pie XI. "Ora" rime avec "ara" ; c'est presque le même mot, en latin : oratoire, aratoire. Nos ancêtres ne s'y sont pas trompés, les créateurs de la langue, les artisans du langage, les grands oubliés, les morts oubliés, ceux à qui seuls l'Asie, Madagascar, et sans doute l'Afrique, portent encore un culte, car pour croire au culte des ancêtres, et le pratiquer, il faut d'abord croire que les morts sont vivants, que leur fin n'en est pas véritablement une, qu'ils nous environnent, nous regardent, fait que nie notre science moderne, la science, l'unique science, fait qui est très gênant, très pénible car -- qui sait ? -- ils pourraient nous juger.

Le professeur Morita Yoshinori, qui a peu écrit, parce qu'il y a mieux à faire, et parce que, pour les grandes enquêtes, comme dit Platon, dans sa septième Lettre, il est préférable de ne pas écrire -- me tourmenta toute une après-midi, à Kita Kamakura,  pour me faire avouer, trouver, découvrir, la différence entre Orient et Occident. Je me tenais candidement sur le pont, il me tenait par la main, sous sa main, me surplombait du faîte de l'âge et de l'expérience. Je restai silencieux, demeurai coi. Je plissais le front sans trouver, je ne voyais aucune différence. Tous les lieux sont le même lieu. Il n'y a qu'une âme. L'Ame du monde des anciens, de l'Inde, de la grande Grèce, comme d'Emerson, l'unique philosophe américain. Mais quelle audace de le penser, de le savoir, l'affirmer, de trancher la question sans voyage, sans expérience, sans tourments ! Peut-être Morita Yoshinori voulait-il m'engager à souffrir davantage pour la vérité, à aller encore plus loin, toujours plus loin ? peut-être était-ce le sens subliminal de son message, cet après-midi-là ?  Il fallait que je m'en aille voyager chez moi, voir, contempler le lieu de ma naissance comme étranger, absolument étranger, faire cette expérience déroutante, insensée, que seuls les exilés, les migrants ont l'occasion, la chance et la malchance de faire. Car les autres sont cloués à une unique terre, à une seule réalité, ils sont terrés au fond du puits -- aucun risque d'en sortir. Fuir Nazareth, gagner l'Egypte, naître en chemin, voir le "chez soi" comme "en soi", être insulté, persécuté, traité comme Tolstoï de "vieux pitre", confronté comme Wagner et Cioran au génie de l'invective, au "génie de l'insolence", tomber sur le Soi, accoucher de Lui, comment vivre sans risques, indemne, les aventures, les mésaventures de l'homme sans terre ?