23. juin, 2018

Pages intimes (76)

 

Poussé par une force invincible, contre toute attente, je suis retourné avant-hier dans mon ancien quartier, au métro Goncourt, pour faire l'emplette du livre d'Eugen Herrigel : La voie du zen, que j'avais aperçu la veille à l'étagère d'un libraire, en pleine rue. J'ai craint d'abord de ne pas le retrouver, il n'était pas à sa place, quelqu'un pouvait l'avoir enlevé avant moi. Après quelques secondes d'inquiétude, à mon grand soulagement, je l'ai aperçu à un autre endroit, où il m'attendait sagement. J'ai pris ce fait pour un signe favorable.

Je me sens moins seul. Eugen Herrigel vécut six ans au Japon, à Sendai où il enseigna, avant-guerre, dans l'une des universités dites impériales, celle du Nord-Est, pas si loin de la zone dévastée par le séisme de 2011, puis par le raz-de-marée consécutif et la catastrophe nucléaire qui s'ensuivit -- trois fléaux, deux anciens, un nouveau. C'est du reste lors d'un tremblement de terre qu'il fit la rencontre d'un maître zen. Tandis que les Européens dévalaient les escaliers de l'université pour fuir au plus vite, un Japonais demeurait impassible face à Herrigel qui, lui-même, s'interrogeait sur la conduite à tenir. Les Japonais conseillent de rester à l'intérieur des bâtiments, considérant, à tort ou à raison, que c'est plus prudent. J'ai constaté autrefois à Beijing que les Chinois se comportent comme les occidentaux, quoique avec moins de précipitation peut-être. Philosophe, de plus kantien, Herrigel était d'une nature calme et placide, tempérament adapté au Japon et probablement renforcé par son séjour et la pratique du tir à l'arc. Sa prose est calme, agréable à lire. J'ai terminé le livre en deux heures à peine, j'ai l'intention de le relire, c'est une excellente présentation de la philosophie du zen.  Contrairement à ceux qui, n'ayant rien compris, affirment qu'il n'existe pas de "dan", d'échelons dans le bouddhisme, Herrigel explique, en long et en large, que l'illumination est un processus. Le satori immédiat, subit, n'est jamais stable. Subitisme et gradualisme sont conjugués. Il en est de même d'ailleurs pour la foi chrétienne, et toutes les autres. Les éclairs de foi font, tôt ou tard, placent au doute. La foi est un travail, un long travail intérieur, avec des avancées et des reculs, des progressions et des régressions.

Le livre de Herrigel est une suite de notes, triées et publiées à titre posthume. Ce philosophe fut toute sa vie intéressé par le mysticisme, d'Occident ou d'Orient, quelle qu'en soit la provenance. Datant de 1922, une recherche kantienne qui s'intitule Urstoff und Urform, montre bien cette fascination. Matière et forme originelles, ou bien, "Tissu matériel et forme des origines, aux origines, dans leurs racines, dans leur fondement", aucune traduction n'est finalement satisfaisante pour le terme allemand "Ur". Mon ami Ishitsuka Shoji disait rechercher un "Ur-logos", partir et être en quête d'un "Ur-logos". Herrigel se prépara en 1941 à revenir au Japon, mais la guerre l'en empêcha. La dernière partie de sa vie fut tragique, les désastres de la guerre et de l'après-guerre le condamnèrent à un nomadisme au cours duquel il perdit sa bibliothèque. Et finalement, comme c'est si souvent le cas, en particulier pour les philosophes, nous savons peu de choses sur sa vie réelle, et sur sa mort,  et sur son épouse, qui écrivit un livre sur la cérémonie des fleurs, moins bon, à vrai dire, que celui de son mari sur le tir à l'arc. Mais il nous est loisible d'imaginer ce que nous ne savons pas, et tout ce que nous ne saurons jamais. Du moins, moi qui ai vécu trois fois plus longtemps au Japon, je l'imagine sans peine. Je comprends par exemple très bien qu'il ait désiré retourner au Japon ; il obtint un visa, en 1941, les circonstances l'en privèrent ; tous ses sentiments sont aisés à concevoir. Mais quelle est donc sa compréhension finale du zen ? Je ne peux le dire ici, en peu de mots. C'est la fin du questionnement, et de l'inquiétude, stade ardu à atteindre pour un philosophe, surtout un philosophe occidental. C'est un repos dans la quête de soi-même et dans celle de la vérité, des vérités. La fin, l'arrêt, non de l'Histoire des hommes, évidemment, mais des idées, des conceptualisations, des lectures, des colères et des indignations, des soucis sans fin. L'arrêt du vibrionnement mental. Un arrêt à volonté, a piacere. 

Je suis en train de scruter très attentivement et très lentement le Journal et les carnets des deux dernières années de la vie de Tolstoï.  En date du 24 octobre 1909, il remarque que tout a été dit dans les grands livres du passé, de l'Inde, de la Chine, de la Perse, de la Judée, de la Grèce ; il est peu utile de compulser les petits auteurs, les ouvrages contemporains à la mode ; parmi les modernes, il fait exception pour Pascal, Schopenhauer, il cite très peu de noms. Les vérités ont été déjà découvertes et énoncées. Toutefois, il importe de redire ce qui a été dit, de rappeler les vérités du passé, et aussi de les adapter aux circonstances actuelles, de les reformuler pour le présent. 

Plus grave, les saints et les grands hommes d'Occident sont des météores, dit Herrigel. Ils apparaissent et disparaissent, le lien entre eux est difficile à faire, et à voir, à tenir, alors qu'au Japon, le haut mysticisme est institué, quasi systématisé, il fait partie de la culture courante, il est inscrit dans le fonds culturel : les rites, les gestes, les moeurs, les mots. Telle est la supériorité de l'Orient. A dire vrai, je crois qu'il en est de même partout, puisque la vérité est la même partout, mais en Occident plus qu'ailleurs, particulièrement dans l'Occident contemporain, tout a été recouvert, souillé, dégradé, tout est à redécouvrir. Redécouvrir, au-dessus de la ceinture, au-dessus de l'omniprésence, avouons-le, du sexo-anal. C'est-à-dire au-dessus, disons-le une bonne fois, osons-le dire, des dessous ; au-delà de la passion, de la fascination pour les en dessous de la ceinture ; au-delà de la concentration sur l'en bas.