20. juin, 2018

Pages intimes (75)

 

Je suis allé me promener dans mon ancien quartier, rue Bichat, métro Goncourt, qui sert de décor au Canal de l'exil, près du canal Saint-Martin. C'est là que je résidais avant mon départ en Chine. Si quelqu'un m'avait prédit que je vivrais plus longtemps au Japon qu'en Chine, j'aurais alors ri, sans le croire. Mon logis, au 47 rue Bichat, dans une arrière-cour, devait être à l'origine l'une de ces boutiques, au rez-de-chaussée, qui furent plus tard transformées en appartement, par spéculation. Par la suite, ce fut d'ailleurs dans un lieu analogue, parallèle, précaire abri au rez-de chaussée, rue Malar, dans le septième arrondissement, qu'habita Takako, l'héroïne du Sphinx du retour, mon septième roman. Dans les deux cas, la porte était vitrée, ce qui paraissait signifier : intimité interdite. De nos jours, un code barre l'accès à toutes les propriétés, je n'ai pas réussi hier à entrer au 47 rue Bichat, en dépit de l'aide, extrêmement sympathique et souriante d'un passant africain, réparateur préposé aux téléphones. 

Toute ma vie obéit à des signes, comme un jeu de piste. Je vois des signes et des symboles partout, comme dans un conte de fée. Au début, il est probable que je désirais, artificiellement, rendre intéressante mon existence, la construire, la mener ainsi ; je forçais le destin ; ensuite, tout vint naturellement ; maintenant, je n'ai plus d'efforts à faire.  "S'efforcer", comme me le disait, dans les années du Canal de l'exil, l'anarchiste et objecteur de conscience Gilles Frey, est un signe de faiblesse, d'impuissance. Tout vient comme par grâce. Pour parvenir à ce stade, il faut toutefois remplir certaines conditions. Il est possible de les résumer ainsi : il est nécessaire, indispensable de posséder la mentalité de l'innocent sacrifié. Adopter cette mentalité n'est pas particulièrement à la mode ; c'est plutôt l'état d'esprit inverse qui l'est. Aussi est-il devenu l'un des drames que vit l'humanité actuelle que cette tournure d'esprit si caractéristique :  s'efforcer, tout en refusant de se sacrifier.

M'en revenant de la rue Bichat, en direction du métro Goncourt, je me suis arrêté à un stand qui propose des livres à ciel ouvert, sur le trottoir. Après une ou deux tentatives, ma main a saisi un petit volume des éditions Maisonneuve, l'éditeur en recherches orientales. Ce mince fascicule était vendu six euros, il vaut énormément plus. C'était, de Herrigel (1884-1955), l'auteur du célèbre livre sur le tir à l'arc à Sendai, que tant d'orientalisants ont lu, un titre que je ne connaissais pas encore,  et n'ai jamais lu : La voie du Zen. Tomber à ce moment sur ce livre, dans l'un de mes anciens quartiers, car j'en ai eu beaucoup d'autres à Paris, m'est apparu comme une sorte de pied de nez du destin.

Je n'ai pas acheté ce livre. Ce fameux Zen, j'ai couru après lui toute ma vie. Même mon épouse de peu d'années, eurasienne née au Vietnam, portait ce patronyme, qu'aucun auteur, aucun écrivain n'eût réussi à inventer, en s'y efforçant : Zenzenn (voir La Mort tisse). Zen-zen , en japonais veut dire : "pas du tout". Ce ne fut pas du tout une épouse ordinaire. Je lui rends grâce, comme à toutes les jointures, les conjonctures de ma vie, les nœuds du bambou, où j'aurais pu sombrer vingt fois. Le zen est un truc, personne ne sait ce que c'est, ce que ce mot veut dire au juste.  Les érudits se déchaînent, se disputent à ce sujet. Umehara Takeshi, Morita Yoshinori et Sagara Toru, qui furent chargés à Tokyo de rédiger la partie japonaise de l'Encyclopédie philosophique dirigée par André Jacob, me dirent d'un ton et d'un air entendus que c'était à moi, l'étranger, de me charger d'écrire l'article Zen. Sans y réfléchir une seconde, je refusai tout net. Tous trois me regardèrent avec surprise, mais non sans admiration. Mon refus était le signe certain que j'étais engagé dans la voie zen, que j'y occupais déjà un certain niveau. Il ne faut pas bavarder sur le zen, sur la méditation, sur tout ce qui est transcendant et transcendantal.

Je constate tous les jours ce fait, et une autre Japonaise, qui habitait dans le quinzième arrondissement, me l'avait fait remarquer, à un moment où je n'en étais pas encore convaincu, où je ne l'avais pas parfaitement compris : les Français, moi inclus probablement, ont l'art de parler beaucoup, avec une grande assurance, pour exprimer finalement très peu de choses. Nuit et jour, Makiko Nakajima observait cette vérité, en regardant la télévision dans sa petite chambre, afin d'apprendre la langue française. C'est un Russe, le danseur Noureev, qui apostrophait ainsi ses élèves : "Toi pas parler, toi faire !". Dans son travail à l'Opéra, il refusait d'utiliser le français pour communiquer et lui préférait l'anglais, dans le but d'éviter l'embrouillement des palabres. Bref, le mot zen a été si employé à l'étranger, hors du Japon et de la Chine, et surtout en France, qu'il est préférable maintenant de le bannir du vocabulaire, et de ne plus en dire un mot. Le zen international n'est pas le zen et ses résultats sont désastreux. De même que le judo international, en règle générale, n'est pas, n'est plus le judo, les Japonais du moins le prétendent, et je crois qu'ils n'ont pas tort. De même, la musique classique sonne parfois étrangement, pour le moment, sous les doigts de certains interprètes d'Asie.

Mais étudier, partager, communiquer, ou s'efforcer de le faire, n'est jamais inutile, s'impose, portera des fruits plus tard. Tout compte fait, le monde va s'unir, qu'il le veuille ou non, et quel qu'en soit le résultat final.  La phase actuelle de repli est transitoire. Il faut en passer par là. Guerre économique, guerre des monnaies, des marchés ; guerre des cultures, des langues. C'était prévisible. Mais cela ne durera pas. J'engage les chevaliers de l'invisible à se hisser, à s'établir  au-dessus de l'espoir et du désespoir. Il existe un plan au-delà des contradictions, une dimension, Dieu soit loué, au-delà de la distinction orient-occident. L'une des conditions pour y accéder est de ne pas se cacher l'existence des contraires. Si le monde des intellectuels, des penseurs, si l'opinion publique, il y a vingt ans, avait accordé une certaine importance à l'idée de choc des civilisations, au lieu de simplement "désirer" ne pas y croire, de miser sur l'idéalisme, sur les idéaux, sans en bâtir les fondements, les fondations, nous serions à présent un peu plus avancés. Le bouddhisme demande, exige de fixer le mal sans ciller, mais en vue du bien, dans le but exact de faire le bien, de faire advenir le bien. Pour faire le bien, il importe d'abord de reconnaître l'existence des maux.