16. juin, 2018

Pages intimes (74)

 

Il est plus d'une façon de quitter la terre, d'échapper à la vulgarité ambiante, fuir les mauvais sentiments. Je relis, repasse mentalement ce matin le premier mouvement de la sonate op 101. J'y découvre des finesses, des subtilités, des délicatesses, des inflexions secrètes que deux interprétations, à deux reprises, ces deux derniers mercredis, soit quatre fois, ne me révélèrent pas. Je savais que quelque chose manquait, quelque chose manquera toujours. La précision émotionnelle de ce chant de la résurrection, où Wagner et Brahms ont puisé, est renversante. Beethoven s'y libère de toute rigidité, comme la coque d'une noix, la forme sonate éclate, le romantisme en musique triomphe. Cette pièce courte de trois pages, plus orchestrale que pianistique, chante comme un grand choral, un choeur, parfois un hymne, une prière, un chuchotement, et même, sur quelques notes, une supplication, ou une imprécation. C'est un travail sans fin, mais exaltant, pour un pianiste de donner à chaque note sa valeur, sa charge émotionnelle, avec justesse, avec exactitude. A chaque mesure, à chaque temps de ce balancement de barcarolle à 6/8, flux, voyage liquide, eau et feu, Beethoven veut exprimer quelque chose de très précis, sensations et pensées. Claudel, qui ne jouait qu'avec un doigt ou deux du pîano, disait y sentir les formes sensibles et sensuelles du mysticisme le plus élevé. Les cinq dernières sonates, que Hans von Bülow joua à Berlin toutes ensemble pour la première fois -- tâche dépassant les forces humaines pour l'interprète comme pour l'auditeur, il faut les jouer avec précaution, séparément --  sont un monument prodigieux, inaccessible, et encore inconnu, de l'esprit des hommes et du ciel.

Tout ceci se passait il y a précisément deux siècles.

La sonate précédente, op 90, date d'août 1814, après quoi Beethoven se tait. De même qu'il s'était déjà tu, au piano,  après 1809, après la sonate du Voyage, donc chère à mon coeur, dite, trop rapidement, des Adieux, op 81. En 1816 est composée op 101. De 1817-18, date l'opus 106. En 1820, 21, 22, les trois dernières.

Ces blancs, ces silences correspondent à un temps de crise, de transition. En y repensant ce matin, j'ai compris subitement que ce n'est pas seulement le compositeur qui est en crise, et se heurte à des obstacles, mais les temps, le monde entier, l'Histoire des hommes, l'Histoire de l'Europe. Après les victoires napoléoniennes, ses défaites, la désastreuse campagne de Russie ; le congrès de Vienne, la Restauration des Bourbons. Entre 1814 et 1817, Beethoven vit un drame. Pendant presque un an il ne compose plus. Le doute, les hésitations, la maladie, les accablements de la vie, la prescience du sens final du passage par la terre, et de la destination ultime, le jeu de la temporalité et de l'éternité, toutes les questions philosophiques qu'il étudie constamment, lui l'illettré apparent, de naissance modeste, l'autodidacte, dans les grands textes, y compris ceux de l'Inde, tout ce qu'il traduit, et fait briller, s'enflammer dans sa musique, tout l'amène, l'entraîne dans une vaste impasse. Et cette crise, que connaissent au fond, d"une manière ou d'une autre, tous les hommes, éminents ou pas, s'achève. Mort et résurrection. Reconstruction. Une étape est franchie. Les grandes oeuvres reprennent jusqu'à la fin. Obéissance au destin, et dépassement du destin. Compréhension plus profonde du destin, en s'abstenant de le maudire. Acceptation et franchissement. Sur le plan musical, libération des contraintes de la forme. Fluidification. Féminisation, pourrait-on dire, du plus viril, du plus chaste des grands compositeurs classiques. Nouvel équilibre entre l'eau et le feu, qui, plus tard, hélas -- mais comment pouvait-il en être autrement ? -- se dissoudra, aboutira à l'excès, aux anarchies.

Et ce drame personnel possède un sens universel.Tout comme le sens universel de la crucifixion dans le christianisme, ou de l'illumination dans le bouddhisme, souvent figé dans les dogmes, nous dissimule trop, peut-être, le versant personnel, intime, de ces souffrances, de ce drame que nous subissons tous, nos frères et sœurs, notre prochain et notre lointain à la fois, tous les vivants, y compris les animaux et les fleurs.