14. juin, 2018

Pages intimes (73)

 

Le bout des doigts de Kim, le jeune dirigeant coréen, pressés délicatement au dos du vieux président américain, comme à la recherche d'un point d'acupuncture, telle est l'image que je retiens de la rencontre du 12 juin. Dans cette main, à la fois émouvante et redoutable, je vois et je flaire non seulement un sentiment de délicatesse, une attention, mais aussi une supériorité, presque une condescendance, un sentiment de protection attristée. Même dans le monde politique, ou économique, militaire, matériel, le plus important, contrairement à ce qu'il nous est imposé de croire et de faire, reste le facteur existentiel, profondément humain. En dépit du règne pénible des machines, de leur souveraineté  qui, loin de nous libérer, nous esclavagisent, ce sont les énergies vitales, "l'énergie humaine"  -- titre de l'un des livres de Teilhard de Chardin ---  qui commandent, décident de tout. Les Coréens que j'ai observés dans les rues de Paris, depuis mon retour,  possèdent un équilibre vital de premier ordre, un art martial millénaire, inné, qui les rend de première force dans tous les combats. Alors que les touristes japonais sont assez souvent déstabilisés  par le contact brutal de l'Occident, j'ai pu observer des visiteurs coréens tout de suite à l'aise, détendus, alertes et en éveil dans leur dimension propre, surplombant l'environnement, sans le laisser deviner, avec une apparence de modestie qui trompe facilement celui qui n'a pas assez éduqué, cultivé son œil, son oreille, et ses gestes. Dans le royaume de la musique, cette hypersensibilité fait merveille pour déceler les fautes de coordination  d'un orchestre, ou les infidélités à une partition. J'ai rencontré au moins un Japonais, au ministère des affaires étrangères de ce pays, Mr Yamamoto, qui aimait, admirait, et même craignait les Coréens. D'une manière surprenante, il m'invita dans un restaurant non japonais mais coréen, m'enseignant le nom de plats que j'ignorais alors. Peut-être était-il coréen lui-même, sans oser me l'avouer ? je ne le crois pas ; peut-être son épouse était-elle coréenne ? De toute façon, vu de Paris, sinon de Tokyo, les deux pays sont proches, et leur culture, leur langue le sont, un peu comme le français est proche parent de l'italien, au-delà des tragédies de l'Histoire, péripéties communes à tous les pays voisins. Il se murmure, chez les historiens les plus audacieux, que la dynastie japonaise pourrait être la secrète héritière d'une royauté coréenne, laquelle est nécessairement d'inspiration chinoise. Les preuves manquent, ou sont rares, les frontières ne veulent rien dire, elles fluctuent,  et il a toujours existé une minorité coréenne en Chine, parmi la quelque cinquantaine de minorités nationales que compte cet empire. Bref, rien ici n'est à l'échelle européenne, excepté si l'Europe décidait enfin de s'unir,  ce qui est douteux au train où elle évolue, et même dans un tel cas. La naïveté des commentateurs, au sens négatif ordinaire de ce mot, est confondante. C'est ainsi qu'il est inutile d'écrire de longs articles pour le supputer : jamais la Corée du Nord ne démantèlera son armement nucléaire, à moins que le monde entier ne le fasse ; bien plutôt c'est une Corée réunifiée qui en héritera, sachant que tout est prêt au Japon, depuis longtemps, pour prendre rapidement ce même chemin. Des observateurs japonais bien placés réfléchissent d'ailleurs déjà sur une réorientation d'urgence de leur politique extérieure de dépendance à l'égard des États-Unis. Ces derniers ne s'effaceront pas en Asie sans résistance, sans de nombreux épisodes historiques que personne ne peut prévoir. Comment en serait-il autrement, compte tenu de la résurrection inexorable de l'Inde et de la Chine ? Dresser ces deux continents l'un contre l'autre, semer la zizanie générale pour soumettre de nouveau ces territoires aux lois occidentales de la raison pure, c'est rêver de faire rebrousser chemin à l'Histoire. Tout ceci a déjà eu lieu ; tout cela appartient au passé. Ce qu'il est possible de faire, et ce qui se produit ou se profile dans une certaine mesure, serait de préparer l'étape suivante de fusion de toutes les civilisations, synthèse ardue et improbable. Se mettre plus encore à l'école de l'Asie, seul moyen de se défendre et protéger contre elle, en se faisant estimer et respecter par elle.  Progresser en discipline et en éducation. Cesser le petit culte étroit de la personne peu cultivée, pour explorer les vastes paysages anciens de l'impersonnalisation et de la dépersonnalisation. Étudier et répandre, d'une manière inventive, les yoga, les arts martiaux, les shamanismes sibérien, coréen, et même africain, dans leur variété et leur unité, leurs différences et leur cohérence. En un mot, ou en deux, devenir plus intelligents et plus intuitifs.  Anticiper une hypothétique Renaissance, sur un plan mondial, renouant avec les anciens secrets. Après tout, via Venise, perle de l'Orient, celui-ci féconda autrefois l'Italie. La dissémination des germes de création fut dans une large mesure la règle, depuis la nuit des temps. L'Orient a toujours fécondé l'Occident, et vice versa, dans la paix comme dans la guerre. Tolstoï inspira Gandhi. Le second, grâce au premier s'en fut dénicher dans les anciens textes de l'Inde l'esprit de non-violence et de non-résistance qui s'y cachait. L'Asie se cache dans la Grèce, dans la Bible et les Évangiles. Vérité et Amour. Chasteté de coeur et d'esprit. Le château-fort est universel et ne peut décevoir ; le castel est de tous les temps et de toutes les cultures. Dieu est la vérité, la vérité est Dieu. Encore faut-il l'expliciter et le vivre. Mes "expériences avec la vérité" écrivait modestement Gandhi. Dieu est l'unique forteresse qui nous protège, nous abrite, chantèrent Bach le réformé, ou Wagner. Si un mot -- en quel langage ? -- échoue à unir les hommes, le fera une musique, le feront un choral, un Esprit, un état d'esprit. L'esprit d'union et de pardon -- celui des injures, des fautes et des inimitiés --  le don général, le don universel qui est toujours vainqueur.