7. juin, 2018

Pages intimes (70)

 

Il est amusant et triste de voir de bons esprits, qui ont écrit beaucoup de livres, s'étonner du cours que prennent maintenant les choses, proclamer la fin de la fin de l'histoire, déplorer la complexité de l'histoire universelle. Combien d'articles n'ai-je pas parcourus, de propos n'ai-je pas entendus, qui écartaient dédaigneusement, d'un revers de main, comme de sornettes ne méritant pas une seconde de considération, l'idée, au fond élémentaire, du "choc des civilisations" !  Je n'ai jamais cru à la fin de l'histoire, et, bien avant de partir en Chine et au Japon, instruit, dès l'enfance, par la lecture de La tentation de saint Antoine de Flaubert, et par Smarh, écrit précurseur, première mouture de cette tentation, je crois que j'ai toujours compris, comme émigré dans l'autre sens, dans les déserts d'Egypte, qu'il existait une compétition des civilisations. Or, ces vues pessimistes ne doivent pas nous abattre. Tout à l'inverse, elles sont la condition même du travail philosophique et de l'exercice de l'esprit religieux. Relisant, comme je l'ai dit, Le pèlerinage aux sources de Lanza del Vasto, j'ouvre, en écho, le Journal de Tolstoï, celui des dernières années, de 1905 à 1910. Ces deux grandes personnalités, ces deux grands hommes de paix, ces idéalistes, chrétiens à leur façon, chrétiens inventifs, ne sont pas de mauvais guides. Après la défaite russe face au Japon, Tolstoï loue l'état d'esprit des vainqueurs ; ils ont comblé leur retard scientifique et technique, et mis l'art militaire au service d'une cause nationale sans faiblesse. L'armée russe n'a pas, en 1905, le désir de vaincre qui fit plier Napoléon 1er, dans de toutes autres circonstances, il est vrai : l'invasion en profondeur du territoire. La Russie des tsars n'a plus confiance en elle-même. C'est la foi communiste qui lui redonnera, un temps, confiance et ardeur. Tant importent avant tout, dans la vie collective comme dans la vie individuelle, la force de la foi, le feu de la foi. Priment, pour vivre, les raisons de vivre,  pour lutter, les raisons de lutter ; des motifs pour résister et pour créer. Tolstoï, comme Lanza del Vasto quoique plus tôt que lui,  d'autres, par exemple Romain Rolland, détectent sans coup férir l'affaiblissement moral de l'Occident. Tous trois vont chercher aux Indes, et Tolstoï jusqu'en Chine et au Japon, des principes spirituels pour un renouveau. La non-violence, résistance à la fois passive et active. L'exercice aigu de l'esprit, le combat de l'esprit. Cette action intérieure qu'est l'esprit actif. La conscience vive. Tous ces ressorts moraux furent distendus, puis cassés, rompus. Un siècle plus tard, ils le sont encore, sinon davantage. La situation est pire. J'ai moi-même été chercher, j'ai eu la chance inouïe de trouver, au Japon et en Chine, en Orient, ce dont je manquais ici. Certains, faute de cette nourriture spirituelle, meurent. Il est possible d'affirmer que des jeunes gens et des jeunes filles meurent, de faim et de soif spirituelles, dans l'Occident d'aujourd'hui. Les sources spirituelles ont été taries, ou salies, souillées. Ce n'est pas seulement la pollution de l'eau et de l'air qui nous accablent, mais la pollution morale, la pollution généralisée. C'est une civilisation hostile à l'énergie spirituelle, à la spiritualisation de la vie, qui l'a emporté à l'échelle du monde entier. L'Orient, contaminé lui aussi, résiste mieux. Car les ressources spirituelles de l'Orient sont infinies. Plus anciennes, elles sont inépuisables. Quant à l'Occident, il commence lentement, péniblement, à se réveiller et à partir en pèlerinage vers ses sources, ses propres sources d'eau vive, dans le passé. Sa grandeur autrefois y a puisé. Son déclin provient du dessèchement des eaux du cœur. Les sources anciennes murmurent de l'espoir d'une régénérescence. Même le christianisme a sombré dans une sorte d'attiédissement et de désespérance ; il a perdu ses eaux vives et son feu. Le communisme fut un principe dévoyé de spiritualisation de l'humanité entière. Et c'est un principe spirituel d'unification qu'elle attend de nouveau. Quelque chose comme une écologie philosophique, un esprit de religiosité globale, une "éco-sophie", mot forgé, je crois, par Michel Maffesoli. Ce n'est pas seulement le christianisme, mais toutes les anciennes cultures, d'où qu'elles viennent, l'ancien classicisme, le "fondamentalisme", au sens positif de ce terme, les arts, la musique faisant, comme dit Beethoven,  "jaillir le feu de l'esprit des hommes", qui doivent alimenter une nouvelle espérance. Si le christianisme se replie sur lui-même, si l'Occident se recroqueville sur lui-même, l'un et l'autre courent au désastre. La voie est étroite. Beaucoup de temps a été perdu, un quart de siècle, un demi-siècle. Il est presque trop tard.  Presque ...