4. juin, 2018

Pages intimes (69)

 

La probabilité est infime, ce dimanche matin, que je rencontre un Japonais sur la ligne dix.  D'autant qu'il réside à Paris depuis fort longtemps, je le comprends en un clin d’œil. Lui est éberlué, car je crois qu'il se demande pourquoi je suis entré, ancré dans son monde, quel est le mystère  qui nous lie. Quoi qu'il fasse, ce qu'il fait ne m'échappe pas. Je suis occupé à lire une partition, il se place derrière moi, sans doute pour essayer de lire les notes, deviner quel est le compositeur qui me passionne, à ce degré.  C'est Beethoven,  c'est la sonate op 106 en si bémol. De mon côté, je me demande s'il aime la musique, s'il est compositeur, ou pianiste. Ce n'est pas un touriste, il n'a aucun bagage, il est à l'aise. Paris lui est familier, il s'est accoutumé à la francitude. Je n'ai pas les traits d'un Japonais. Ce que, par intuition, il perçoit de moi, c'est uniquement mon attention et mon éveil dans l'instant, le fait qu'il ne peut se dérober à mon état de conscience, que je sais qu'il est là, derrière moi, que, comme lui, j'ai des yeux derrière la tête, que je peux voir tout autour de moi, et sentir, ressentir, sans me détourner, en demeurant impassible, par une feinte imperturbabilité. Nous nous perçons l'âme mutuellement, nous nous pénétrons, nous ne faisons qu'un, nous ne pouvons pas nous fuir. Une sensation si forte qu'elle en devient douloureuse, en même temps que joyeuse. Nous savons que ni lui ni moi ne pouvons triompher, dominer, l'emporter sur l'autre. Lui est un peu plus surpris que moi, parce que je ne suis ni Japonais, ni asiatique, il ne croise pas souvent dans le métropolitain un autochtone qui possède ce degré de conscience, de présence au monde. Peut-être qu'un judoka occidental aurait quelque peu ce style, mais il voit que je n'ai pas les apparences d'un sportif, j'ai l'air d'un intellectuel, d'un musicien. Si nous commencions à parler, nous pourrions nous éclairer l'un l'autre. Mais c'est précisément parce que nous ne nous parlons pas que nous sommes unis. La parole, la conversation détruirait ce charme, nous décevrait, nous séparerait. Ni lui ni moi n'avons envie de parler. Nous sommes concentrés en un point mystérieux.  Et ce point, le centre de gravité non seulement de notre corps, mais de tout notre être, le centre de gravité de notre âme,  est par miracle décalqué, de lui à moi, de moi à lui, en un même lieu, au même instant. C'est un sentiment curieux, familier pour lui au Japon, improbable à Paris avec un non-Japonais ; un sentiment bien connu de lui, et également de moi. Cette conjonction, d'essence religieuse et mystique, est une compénétration, une identification, une union intime. Des hommes très religieux, des saints, 'l'éprouvent ou devraient l'éprouver. C'est une communion des âmes. Des malades, des insensés l'éprouvent aussi, des autistes, des déséquilibrés et c'est la raison de leurs troubles, de leurs malaises ; ils ne peuvent rendre stable leur comportement et leur personnalité dans cet état, vivre normalement dans cet état extrême, anormal, surtout en Occident. Le contexte oriental les guérirait, dans un premier temps, mais les obligerait ensuite à reconstruire toute leur individualité, leur identité,  leur principe d'individualisation, la relation qu'ils tissent avec la société, autrui, le monde extérieur. La probabilité est grande qu'ils quittent l'Orient avant d'avoir achevé ce processus d'intégration, de réintégration, avant la guérison. Il est même possible que le voyage, l'exil, la grande transplantation aggravent leurs symptômes, au lieu de les affaiblir, de les résoudre, A n'en pas douter, ce Japonais a fait le travail inverse, apprivoisant son environnement, acquérant une maîtrise de soi qui lui permet d'évoluer à l'aise en France, s'y survivre, d'y trouver plaisir à la fin, un paradoxal plaisir. A condition de prendre quelques  précautions, il se prête et se plie  à toutes les situations, rien ne le perturbe plus. Il  sent bien que je ne suis pas banal, que je suis étrangement son frère. Il s'est levé, s'est dirigé vers la porte, je pense qu'il va descendre au prochain arrêt. Nous nous suivons de près, nous coordonnons nos gestes. Je dois descendre à la même station. J'attends qu'il lève le loquet de la porte, je m'y attends.  il sait bien, à la différence des jeunes touristes, qu'elle ne s'ouvrira pas d'elle-même, automatiquement, et que, s'il lève le loquet avant que le train ne s'arrête, la porte s'ouvrira sans effort, son geste sera plus efficace, et élégant. Je ne quitte mon siège, de mon côté, qu'au dernier moment. Je vois qu'il ne lève pas le loquet, je pense que, peut-être, il ne descend pas, il ne descendra pas. je me dirige vers la porte suivante. Je ne veux pas le déranger et nous ne voulons nous parler. Nous sommes fortement intrigués l'un  par  l'autre, lui plus que moi, parce que je ne suis ni Japonais, ni asiatique. Ce n'est qu'ici que la coordination échoue quelque peu entre nous. Je sors par l'autre porte, que j'ouvre. Je suis sur le quai, j'entends alors, derrière moi, une porte  qui s'ouvre, la sienne. Il  l'a ouverte, avec un certain effort, après l'arrêt. Il l'a ouverte avec fracas. Lui et moi entendons ce fracas. Nous sommes toujours liés, reliés. Sans me retourner, je sais qu'il sort par la sortie opposée à la mienne, à l'autre bout du quai. Nous nous dirigeons vers des sorties opposées, nous nous perdons sur nos radars internes.  Le contact est coupé, avec le regret de n'en pas savoir davantage l'un sur l'autre.  Tout cela a duré dix secondes, ou vingt, à la manière des coups de foudre amoureux.  Il est là à Paris depuis longtemps, il est possible que nous nous croisions à nouveau, sur la ligne dix, la ligne jaune, la ligne du soleil.  

Par hasard, sur la ligne quatre -- non, la ligne six --, la ligne verte, je rencontre plus tard un groupe musulman. Trois ou quatre hommes portent le bonnet rond, l'un la barbe touffue caractéristique ; une femme, à l'écart, sur le strapontin d'en face, du même groupe, ou non, arbore un voile noir. Eux paraissent nouvellement arrivés, ils ont des bagages, la mine fatiguée du voyage, ou du jeûne. Je devine l'ahurissement d'un choc culturel, je pressens les signes intérieurs du dépaysement, une sorte de crainte, et même de déplaisir. Je me sens proche d'eux. A Paris, la journée est belle, l'ambiance légère, les vacances sont déjà là ; pour les touristes occidentaux, c'est un peu la fête, la plage, pour les Parisiens également, quoiqu'il existe toutes sortes, et fort différentes,  et parfois peu compatibles, de Parisiens. Il m'apparaît clairement que, par la psychologie, le degré de vibration psychique, le Japonais était à un extrême, en ma compagnie ; et le tempo moyen de Paris, l'humeur normale de Paris, à un autre extrême. Ce groupe de musulmans muets, taciturnes, s'insère exactement au milieu, Sur l'étendue du spectre des états mentaux, des états de conscience, ils se positionnent plutôt au centre, et même plus près de beaucoup  du Japon, de l'Extrême-Orient. Ils sont en éveil. Certes il existe des Parisiens en éveil, et même de plus en plus. La méditation, l'état méditatif est dans l'air du temps. Tout cela est à la mode, tout cela s'enseigne, et en général, très mal. La méditation doit rendre les gestes plus efficaces, les performances supérieures,  l'intelligence aiguë, ce n'est ni un endormissement ni une passivité.  La contemplation n'éloigne pas de l'action, elle ne lui nuit pas. Nous vivons un grand songe. Et nous dormons plus que nous vivons. L'éveil nous éveille, nous réveille, quand le songe tourne au cauchemar.  L'état second, dans notre vocabulaire. Le quatrième état de l'Inde. Turiya. La Chine s'est éveillée, comme le prévoyait Alain Peyrefitte. C'est au tour de la France, de l'Europe, l'Occident entier, de s'éveiller, de se réveiller ; de sortir d'un grand sommeil dogmatique.