2. juin, 2018

Pages intimes (68)

 

Il est merveilleux, prodigieux, douloureux aussi, de voir les plus hauts problèmes métaphysiques posés devant nous, en temps réel, sur la carte mondiale. L'épopée de l'humanité prend un tour dramatique. De toute évidence,  en premier, la question du mal, qui n'est pas nouvelle. L'égoïsme des nations, reflet de celui des individus, la non-coopération, l'incoordination, la royauté conférée à l'esprit de lutte, de rivalité et de vengeance. Plus nouveau et plus grave, l'au-delà de la fausseté et de la vérité. L'énigme de l'objectivité et de la subjectivité, la question des vérités ultimes, des fins dernières, à la fois du Tout et de chaque âme. Nietzsche n'a pas écrit un "au-delà du vrai et du faux", mais un Par-delà le bien et le mal. Le mensonge est un crime capital en Occident. Il est possible d'imaginer des truands s'autorisant les pires actions, mais, par une loi de l'honneur, par une règle de propreté fondamentale, ne mentant jamais, ne trahissant jamais. Quoi qu'il en soit, Nietzsche avait étudié et pris en considération l'Orient, autant qu'il lui était possible. A présent, la connaissance de l'Orient est en principe ouverte à tous. Mais pour qui s'y livre, c'est un travail écrasant, l'affaire de toute une vie. J'ai rouvert Le Pèlerinage aux sources de Lanza del Vasto. Juste avant le quatrième chapitre, avant sa rencontre avec Gandhi, je suis tombé en arrêt sur deux  phrases où il dit que la découverte de l'Inde lui fait penser à celle des femmes, du monde féminin, par un écolier qui, à la mode ancienne, reste enfermé dans un collège, à l'écart de la vie. L'Inde, l'Orient, c'est l'autre sexe, le deuxième sexe. Ou le tout premier, le plus ancien. Lanza del Vasto a vécu trois mois à Wardha près de Gandhi. Son premier séjour en Inde n'excède pas deux ans.  Il y retourna plus tard pour rencontrer le successeur de Gandhi, Vinôbâ ; encore moins longtemps. Plus que lui, si un occidental a connu l'Inde, c'est Alain Daniélou, qui y vécut vingt ans. Ma conviction est que le monde oriental est toujours inconnu. Il est impossible pour le voyageur, le diplomate, l'homme d'affaire, de s'y plonger totalement, à corps perdu, à âme perdue. Seul le peut, dans la durée, l'explorateur indépendant ; au fond, l'aventurier, le sacrifié. Le missionnaire sincère, à condition qu'il réussisse à prendre ses distances avec son ordre, à conserver sa liberté de mouvement et de pensée. Dom Le Saux, plus que Jules Monchanin, en dépit de la haute personnalité, infiniment émouvante, de ce dernier.

Les péripéties, les revirements, les bouleversements de l'actualité, repris, assénés, martelés, accentués comme jamais par de puissantes caisses de résonance, nous égarent ou nous bercent, en tous cas induisent en erreur le chaland, le badaud. Il est beau déjà de distinguer le principal du secondaire, sans parler de ce qui est de troisième ou de quatrième main. Aucun professionnel, travaillant à plein temps, avec beaucoup d'honnêteté, n'est en mesure de séparer le vrai du faux, il y faut une grande expérience, une grande intuition, un long entraînement. Et cela ne suffit plus. "Vérifier" les informations devient une tâche titanesque. Car, analogues au miroitement du soleil dans la glace sont les pièges de maya. L'Orient y est habitué, l'Occident non. Si l'Inde, et le Japon à sa suite, manifestent une certaine indifférence au Temps, à l'Histoire, c'est pour s'établir sur un plan plus profond, dans une dimension plus solide. Cette conviction scandalisera les historiens qui en vivent. Beaucoup moins les théologiens, et, pour une part, les philosophes. En effet, l'Histoire s'évanouit à mesure. Le passé n'existe plus qu'à titre de dépôt profond, dans le présent. Le tuf des Histoires, cendres refroidies et agglomérées des volcans. C'est beaucoup, et c'est peu. Le présent, en tant que tel, jouit donc d'un immense avantage, ce dont les jeunes gens, et les jolies femmes, sont aisément convaincus, et savent tirer parti, pour l'exploiter, le faire sonner dans leur intérêt, à merveille.

L'Inde sait vivre à l'aise au sein de l'illusion et de la désillusion. Dans l'entre-deux, entre la précision et l'imprécision. Dans une vérité chaude, au-delà de la précision froide du vrai et du faux ordinaires, de tous les jours. Là où l'objectif et le subjectif se rejoignent, se fondent et sont surpassés. C'est une conception dangereuse, délicate et extrême, de la vérité. Y compris en Occident, ce fut la vérité des grands moines, des grands artistes. Celle aussi des grands scientifiques, et explorateurs de toutes choses, à l'époque où ils étaient encore religieux à l'extrême, concentrés à l'extrême. Et s'il est un trait qui peut nous porter à un relatif optimisme, c'est que le monde entier, à travers vents et marées, désastres et catastrophes, aspire de nouveau, c'est visible et audible, à cette grande réunification, à une immense synthèse.