31. mai, 2018

Pages intimes (67)

 

L'espérance folle du monde occidental était, et est encore, que la bourgeoisie indienne, les enrichis chinois, les parvenus de toute nation, les Japonais, les Coréens, l'Orient en général, extrême ou proche, partagent ses valeurs et l'aident à les répandre. Ce n'est pas totalement impossible, dans un premier temps, pas improbable dans une certaine mesure, mais hélas, la philosophie des valeurs, la hiérarchie des valeurs est tenace, a le vie dure, et les forces conservatrices, traditionnelles l'emportent toujours. Même dans le camp occidental, le vent tourne dramatiquement. Une conception fausse de la liberté, celle de tout dire, de tout faire, la liberté du n'importe quoi individuel, puis une fausse conception de l'égalité, fondée sur l'envie, la jalousie, l'esprit d'imitation, l'égalitarisme et non l'égalité ; et enfin une absence de fraternité, c'est-à-dire la peur de l'émotivité, de la sentimentalité, des pleurs, de l'aveu de la faiblesse et de la fragilité humaines, ces trois épines ne pouvaient, ne peuvent que donner de très mauvais résultats.  Quelle est donc la solution ? C'est l'effort pour divulguer, ou implanter, "populariser" autant que possible une philosophie plus profonde, une attitude religieuse au-delà des religions instituées, un sens des valeurs ultimes, dont chaque être humain ressent l'appel brûlant au fond de son coeur, regrettant de ne pouvoir en être digne, déplorant, dans sa conscience la plus intime, de ne pas atteindre à cette hauteur. de ne pas être "à la hauteur", et de retomber sans cesse. Cette conscience morale résiste. Il est même admirable qu'elle tienne bon, et partout, dans l'état actuel du monde. Les méchants, les cruels, les mauvais absolus, en dépit des systèmes qui les façonnent, ou les excitent, ne constituent pas une majorité -- tout à l'inverse ils sont rares. L'homme est bon, et en tous cas meilleur qu'il ne le croit. Mais toute injure, tout manque de tact, tout laisser-aller, toute grossièreté et toute vulgarité, lancent, projettent des vagues d'esprit mauvais qui, d'écho en écho, grossissent, détruisent et ravagent sans pitié sur le chemin. De même que le respect de la vie commence par le plus petit animal, le moucheron, le moustique, les plus faciles à occire, de même c'est le plus petit détail, à la limite la pensée mauvaise, l'instinct meurtrier, l'onde psychique négative, qui, en un instant, annihile le monde entier dans sa configuration la plus essentielle, et nous annihile, nous renverse nous-même, en premier. Telle est du moins la sensibilité extrême qu'un long séjour au Japon a nourri en moi. Telle est l'action intérieure, l'action de pensée, toutes forces conjuguées, qui m'anime  à tout moment. Et nous sommes plus nombreux qu'il ne paraît à sentir, ressentir, vivre, agir ainsi. En fait, tout homme, et même tout être vivant, y compris les pierres, la terre, le roc, les éléments, qui sont vivants à leur manière, le feu, l'eau, l'air, tout obéit à cette loi. Sans doute est-ce là un principe du shintoïsme comme du védantisme, présent dans la Bible, cette collection de livres, mais aussi dans tous les livres anciens et sacrés de l'Orient. C'est pourquoi le mot, le son, la musique, sont si importants, et s'ils sont laissés au hasard, comme si souvent maintenant, quels malheurs n'engendrent-ils pas ! directement, ou indirectement. Un mot, un son, un accord disgracieux, peut tuer, ou blesser, de même qu'un regard blesse, ou tue. Des agressions incessantes, des inattentions incessantes nous atteignent, et c'est au fond d'elles, que naissent, d'écho en écho, les agressions réelles qui nous surprennent. C'est par une attention extrême à cet ensemble de tout petits détails,  qu'une société, qu'une nation, que le monde, l'univers entier, se voient aiguillés ver le pire ou le meilleur ; qu'un seul individu, nous-mêmes,  nous nous voyons propulsés, orientés en direction du pire, ou bien du meilleur. Les sensations que j'ai, que j'éprouve en ce moment, y compris celle, inattendue, d'être comme "d'une autre race", sont le fruit de toutes mes expériences,  y compris de vies passées, mais ce qui me distingue est ce contact prolongé avec le tact, la morale, la discipline, la politesse, l'exquise politesse, la sensibilité particulière des Japonais.  Or que cet esprit japonais ait pu se fourvoyer, et puisse encore se fourvoyer, puisque tout peut se fourvoyer en ce monde, j'en suis également très conscient. Le dernier paragraphe de ma préface à la Philosophie japonaise des enfers, l'exprimait déjà.  Aussi bien, toutes les religions peuvent-elles se fourvoyer, être falsifiées, et n'ont pas manqué de l'être, y compris le christianisme ; il n'est pas d'exemple d'une religion qui n'ait été falsifiée par le passé. C'est pourquoi la critique des religions, opérées à un certain stade de la pensée européenne, n'a nullement été inutile. Et pourtant ce fut pour tomber, ou retomber dans d'autres erreurs, aussi graves, ou plus graves. Le monde réfléchissant, s'interrogeant sur lui-même, à l'heure qu'il est, tous les esprits honnêtes, ceux qui ne sont pas insensés, qui sont en train de réfléchir, cherchent un chemin viable. Ce chemin, à travers mille périls, mille hésitations, sera trouvé, frayé. Le monde, celui qui est visible et qui s'impose à nous, cherche une voie et la trouvera, si agréable ou désagréable qu'elle soit. Quant au monde invisible, ceux qui y habitent, les chevaliers de l'invisible, n'ont plus à s'interroger. L'objet de leurs soucis, leurs plus chers tourments sont ceux qui restent prisonniers du monde visible et qui sont privés d'accès à ce qu'on peut appeler l'inaudible, ou l’Éternel, le grand silence éternel.