28. mai, 2018

Pages intimes (66)

 

Travaillant à l'Agence japonaise de coopération internationale (Jica), département pacifique  d'un pays ayant, en principe, renoncé à la guerre, puisque les forces armées y sont simplement des "forces d'auto-défense", il m'arriva, philosophe de formation, de m'interroger par curiosité sur les rapports entre États, et précisément sur les types de menaces et les sortes d'intimidations qui les lient et délient, lors d'entretiens entre leurs chefs, au plus haut niveau. Les relations internationales étant régies non par les lois de la philanthropie, mais par celles de la jungle, comme l'explique en détail Spinoza dans son Traité politique, il est clair et évident que ce sont les sanctions et pressions économico-financières qui précèdent les sanctions et pressions directement militaires. S'agissant des rapports entre un petit ou très petit pays, avec un grand ou très grand pays, l'inégalité, la disproportion est telle que la rencontre s'accompagne de toutes sortes d'humiliations et de désagréments. Quand il fut colporté dans la presse, au cours des années qui suivirent la chute du mur de Berlin, que l'économie russe se trouvait au bord de l'effondrement, je fus de ceux qui n'en crurent rien, et qui y virent l'une de ces inepties à la mode, régulièrement agitées pour servir de jouet et de divertissement aux opinions publiques de pays, en principe, libres et instruits. En effet, l'économie d'un grand pays ou d'un pays de grandeur moyenne ne s'effondre jamais. Seuls peuvent s'effondrer, se démanteler, et même disparaître les pays qui sont, soit par la superficie soit par la population, de petite taille. A quelle hauteur il convient de situer cette taille, de déterminer ce seuil,  est une question ouverte. Une taille modeste est toujours relative à une autre. Sur le plan financier, il y eut un temps, pas si lointain, où la monnaie nationale d'un assez grand pays européen pouvait être menacée par de violentes spéculations menées en quelques jours, si ce n'est en quelques heures. L'union monétaire y mit bonne fin. Et d'ailleurs, pendant des mois et des années, la rumeur courut que cette monnaie commune, hâtivement bâtie, mal inventée, mal faite, ne résisterait pas aux menaces et pressions. Je me rappelle avoir lu de nombreux articles en langue anglaise, pendant un temps fort long, qui annonçaient la chute imminente de cette monnaie avec une sorte de jubilation, d'exaltation, comme une chose absolument certaine. Et les auteurs de ces articles étaient des hommes éminents, bien informés, sûrs d'eux-mêmes, ne doutant de rien, tout à fait impressionnants et respectables. Mais la presse jouit d'un grand avantage. Ses articles, ses écrits n'y sont lus, ou parcourus,  qu'un seul jour, deux, ou trois au plus, une semaine au maximum. Au-delà, il est très exceptionnel de les relire, fort heureusement ; personne ne s'y risque, ou n'a le cœur de le faire  L'écrit redevient ce qu'il est tout simplement : une pige, ou un papier ; car il faut gagner sa vie. Bref, du papier ; à certaines exceptions près, bien entendu. Relire la presse, les "gazettes" comme disait mon professeur de philosophie à Nancy (qui s'appelait Lechat), après deux ans, après cinq, dix, vingt ans, comme il se fait d'un bon livre, serait une entreprise cruelle et risquée.

Tout ce qui se précède est un tissu d'évidences, mais chose curieuse, le bon sens  n'est pas, ou n'est plus partagé. Il déplaît. Ce qui plaît, ce qui a la faveur du public de notre temps, ce sont les faits compliqués, complexifiés, retors, ou pour mieux dire tarabiscotés, bariolés, hauts en couleurs, très imagés, comme des bandes dessinées, les faits criards. Par exemple, le sommet aura--t-il finalement lieu ? Parviendra-t-on, oui ou non, à faire rentrer dans l'ordre, l'ordre international, tous les pays, sans exception d'aucune sorte ? à imposer la loi de la vente, la loi de l'argent, la loi du plus fort, la loi en somme de la corruption, de l'achat généralisé ? parviendra-t-on à corrompre définitivement les âmes, une fois pour toutes, à jamais  ? à faire reconnaître par tous l'idée positive, l'idée matérielle, matérialisée, que tout se vend, tout s'achète, et en particulier les hommes, les êtres vivants ? l'idée véritablement géniale qu'il faut savoir se vendre, se vendre soi-même, au plus haut prix, que c'est la loi du succès, de la réussite, l'habileté suprême, le nec plus ultra, la raison ultime de tout, y compris de notre rapide et furtif passage sur cette terre ?

Et ce scénario passionnant, si amusant :  le sommet va-t-il enfin avoir lieu, oui ou non ? guerre ou paix ? prix Nobel ou pas ? voici le récit idéal pour pimenter la vie des populations, des masses, des foules, des peuples, du grand nombre en un mot, pour faire vendre, et acheter, pour animer, ranimer le monde, faire patienter, occuper, préoccuper ; voici le grand théâtre, le grand roman de la réalité, le cinéma parfait, l'épopée en temps réel, mille fois relayée, expliquée, commentée, bref le grand art, le grand jeu, la haute philosophie des gens sérieux, titrés et capables, affairés, éminents, qui mènent la danse, la ronde, et, sauf intervention divine et miraculeuse, une fois de plus, tôt ou tard, comme de coutume, comme mille fois par le passé, nous conduisent sans coup férir, sauf intervention divine, sauf miracle, à la ruine, aux ravages, au naufrage, à notre perte. La perte des autres, surtout pas la nôtre, bien entendu, comme il se doit.