26. mai, 2018

Pages intimes (65)

 

Combien de fois, le samedi matin, n'ai-je pas joué la trentième Sonate de Beethoven, l'avant avant-dernière, en mi majeur, dans le studio Yamaha, à Tokyo, près du port ! Par tous les temps, tous les états de fatigue, je me déplaçais depuis l'ouest de la ville, préparant dans le métro mon travail par la lecture de la partition, contrôlant mon interprétation et corrigeant mentalement mes fautes, au retour. Cette sonate, sa tonalité expriment une lassitude heureuse, elle correspondait parfaitement à mon état d'esprit de fin de semaine, une sorte de maturation mélancolique, pareille à un fruit mûr, gorgé de sucs, un fruit excellent, par moments triomphant, heureux et satisfait de sa maturité, mais un peu triste de son succès, sûr qu'il ne tombera pas de sitôt, certain aussi qu'il ne l'évitera pas, cette chute, qu'il sera cueilli un jour. Les très grandes oeuvres, égalant le majeur au mineur, ne sont ni gaies ni dramatiques. Ou plus exactement le drame, les souffrances y sont tenues à distance. Tout Bach est ainsi, et Beethoven en sa dernière manière, car chez lui, cet état n'est pas inné, c'est une conquête sur la révolte et la protestation. La révolte n'est qu'un passage, un point du processus, une halte précaire, une étape sur le chemin de la vérité ; la révolte n'est pas la vérité. Quand, pris d'une passion pour la politique, une volonté de révolution, je fréquentais encore, par nostalgie ou regret, les cours d'interprétation de Magda Tagliaferro et Yvonne Lefébure, salle Cortot, chaque printemps,  la seule vue des élèves attendant leur tour, assis sur la scène,  me déplaisait par la tristesse et la passivité qu'ils trahissaient malgré eux. Ils me faisaient l'effet de malades ou de handicapés, repliés sur eux-mêmes, voués à l'échec, leur vie perdue. Et en effet, la profession, le métier, le statut de la musique, en Occident, était en passe de virer au noir, au pire. Seules d'ailleurs, une ou deux Japonaises, et les Russes que j'entendais  au concours  Long-Thibaud me laissaient une impression, les unes d'enthousiasme juvénile, d'ardeur enfantine, les autres de haut mysticisme, de profonde intériorité. Je me félicitais au fond de mon coeur d'aimer simplement la musique, sans la monnayer, la marchander, l'avilir. Il est attristant de constater et de devoir dire que la société, la professionnalisation, la marchandisation, souillent tout ce qu'elles touchent. Le sacré, le pur n'y résistent pas. Ne voit-on pas hélas que même la prêtrise n'y résiste pas, y succombe. Et n'est-ce pas dans la norme ?  n'est-ce pas au fond ce que le Christ  a dit, montré, démontré par son sacrifice, son drame ? N'est-ce pas pour cette raison de coeur que même les révolutionnaires sincères, et les religieux les plus purs, se sont ralliés à lui, l'ont aimé, et ont fui non les hommes mais certains hommes et leurs organisations, leurs organes, leurs manigances, leur fausseté, leur saleté ?

Sur ma partition de poche des dernières sonates, usée par les vents, la pluie, la chaleur humide, l'étrangeté de Tokyo, le visage de Beethoven se devine à peine ; il a pris le flou, l'inconsistance d'un fantôme. Cette quasi disparition, cette fuite, cette évanescence lui convient. Beethoven a tout d'un Christ, à la fois homme et Dieu, très humain et très divin, sans contradiction. Furtwängler s'exclame dans ses notes, à partir de 1924, et jusqu'en 1954, trente ans de lamentations : "Les symphonies de Beethoven n'auraient-elles donc plus rien à nous apprendre ? l'Occident en aurait-il fini avec elles ?" Au dire de sa femme, il ne cessait d'interroger la sonate op 90, en mi mineur, celle qui précède immédiatement les cinq dernières, composée en août 1814, après laquelle Beethoven resta longtemps silencieux, avant de produire, deux ans plus tard, la première des cinq grandes sonates ; la mystérieuse op 101, que Wagner, émerveillé par son bref premier mouvement, préfigurant Brahms, et lui-même, appelait la "printanière", mais qui dépasse toute qualification, tout commentaire. Aucun mot n'est à la hauteur de la musique. Le mot n'est qu'un chant diminué, ébauché. Et la pensée n'est pas à la hauteur non plus. Car Beethoven, et même Bach pensent, et s'élèvent plus haut que toute pensée, tout principe, toute théologie. Il y a véritablement du céleste en eux, une matière céleste que recherchent comme nous, autant, ou plus, ou mieux que nous, avec passion, les Chinois, les Japonais ou les Coréens, et tous ceux que le céleste captive, car personne ne l'a encore, définitivement, trouvé, pas même Schubert, cet ange qui a traversé furtivement la terre. Depuis longtemps, j'interroge cette succession de notes, de signes, points, lignes, plans, courbes, noir, blanc, couleurs, géométrie et peintures. J'essaie de lire la carte. C'est un étranger, je ne sais plus de quelle nationalité, qui, me voyant lire, dans le métro de Tokyo, m'adressa la parole pour me dire, et je ne comprenais pas ce qu'il disait : "La carte que vous lisez ...". Elle indique, en somme, le chemin du ciel.  Le ciel et ses trésors. Une honte vous prend, en observant les hommes, en entendant les informations, en subissant les fracas du monde, de posséder une telle consolation, un tel refuge, ce formidable secours. Je dois dire que l'on se sent pris de commisération, empoigné par une immense pitié ; une envie de pleurer, de gémir étreint. Qu'y faire ? J'ai délaissé la musique, je l'ai trahie, abandonnée, et tout souci de profession, de carrière, de succès mondain, précisément, à un moment donné, dans le fol espoir de sauver les hommes, l'humanité, de me sacrifier. J'ai le sentiment d'avoir fait mon devoir, d'avoir fait mon possible, depuis longtemps, depuis toujours. Je n'ai aucun regret, aucun sentiment de culpabilité. Si j'éprouve un regret, c'est de n'avoir pas vu, ou entendu plus tôt ce que je vois et entend maintenant sur la carte, dans les partitions -- l'anglais est ici bien plus puissant :"the scores", c'est-à-dire "the core", le noyau, l'amande intérieure, ce que l'on pourrait  traduire ainsi : le "corps" de l'esprit, la matière du divin, somme toute, l'incarnation, au pluriel, les incarnations, le mystère du dieu Vishnou, le dieu de la conservation, de la protection de l'entre-deux, l'entrée, la pénétration, la naissance du divin et son accomplissement, son ancrage, sa vie dans la matière. Ou "l'hymne à la matière" que chantait, entonnait, petit enfant, Teilhard de Chardin, en contemplant avec étonnement et tristesse, stupéfaction et douleur, un morceau de métal rouillé. Ce que l'on peut découvrir en pénétrant dans la matière, en la sondant, la scrutant, en l'aimant, en l'adorant, tout autour de nous, est incroyable, inimaginable. Cette conviction me fait me souvenir de l'image de ce saint afghan pleurant, hébété, devant la vision que lui procure un ordinaire noyau de pêche, à demi rongé, ramassé dans la poussière. Pourquoi n'ai-je pas vu et entendu plus tôt ce qui peut être vu et entendu ? Et jusqu'où peut-on voir et entendre ? jusqu'où l'invisible et l'inaudible nous mènent-ils, nous conduisent-ils ?  C''est ce que le moine dans sa cellule, mais aussi le savant, l'interrogateur, l'insatisfait, le questionneur, le maugréant, le perpétuel assoiffé, et affamé, se demandent sans fin.

Et je sais aussi, l'Orient m'a appris qu'il est bon de savoir s'arrêter de chercher. L'Orient sait s'arrêter, car il a trouvé. L'angoisse, la vitesse, la déraison alors ne l'étreignent  plus, ne l'agitent plus. La frénésie est conquise. Le point d'interrogation se mue en point d'exclamation.