24. mai, 2018

Pages intimes (64)

 

Dans un entretien, Philipp Roth déclarait que le métier d'écrivain condamne à l'isolement. Il ne le conseille à personne ; il regrette de d'avoir pas fait le choix d'une autre profession. Aux Etats-Unis, les lecteurs de livres, peu nombreux, seront dans l'avenir de plus en plus rares. Il entend naturellement les livres dignes de ce nom, de facture classique. Je comprends, je  partage ces opinions. Pourtant, est-ce à cause d'un naturel optimiste, ou combatif, qui me vient de la Bourgogne, je ne me sens pas isolé. Peu importe, au fond, l'avenir du livre, ou de la littérature, et même le devenir de l'humanité dans son ensemble, qui ne repose pas, hélas ou par chance, en nos mains. Les bons livres ont toujours été rares, les bons lecteurs également. Byron, Vigny, ou Montherlant, écrivaient pour quelques centaines de personnes. A l'inverse de ce que tout le monde pense, ou fait semblant de croire, jouir d'un énorme tirage est presque un signe sûr de médiocrité. Il en est de même pour la musique classique, trop compliquée et raffinée pour l'auditeur moyen ; et pour tout ce qui est classique. Il ne peut en être autrement, à quoi bon s'en affecter. Bien que l'étant d'une certaine manière, à ma façon, je ne me sens pas isolé. Sans doute est-ce  la Foi, ou ce qui est appelé ainsi, quel que soient, sinon les dogmes, du moins les principes, qui la sous-tendent, l'explication que l'on en fait, ou que l'on se donne -- qui parvient à faire jaillir, au fond de soi, une source inépuisable et stable de contentement et d'enthousiasme. J'en conclus que ma chance est immense, en comparaison de l'écrivain consacré qu'est Philipp Roth. Il se présentait comme écrivant toute la journée,  A mon très humble avis, c'est une erreur. Je tiens au contraire qu'il faut écrire peu, à des instants choisis, et très rapidement ; j'y reviendrai. L'avis que je partage avec lui, et qui correspond précisément à mes préoccupations en ces jours, est que l'écrivain, ou l'artiste, semble de l'extérieur un insensé, maître toutefois de ses pulsions, un faux fou, ayant choisi librement son lot, et sa méthode. Je parle ici de l'écrivain classique, au sens promu par Goethe, qui n'empoisonne pas ses lecteurs pour se délivrer, à leur dépens, de son venin. Au lieu de projeter, d'expulser dans le désordre les poisons hors de soi, tout autour de soi, il a pris soin, d'abord et avant tout, de se guérir lui-même. Il s'efforce ensuite,  avec un espoir limité, mesuré, de le dire à ses lecteurs, le petit nombre des  âmes sœurs, pour, sinon les guérir,  du moins les conforter et réconforter. C'est là le moindre des tacts, des politesses, qualités et vertus devenues rares ; d'autant plus précieuses, à l'heure qu'il est, sous nos climats.

Je ne me sens pas seul parce que je sais qu'une minorité choisie, bien réelle, partage entièrement mes opinions, les "happy few" de Stendhal ; également, parce que mon tempo personnel me place sur la longueur d'ondes de centaines de millions d'orientaux et d'asiatiques qui vibrent de concert, selon des lois voisines des miennes, que j'ai apprises chez eux. Sans cette expérience, il serait tout à fait possible que je me sentisse isolé, ou si particulier et bizarre, excentré et extravagant, que j'en arrivasse à éprouver de l'effroi, ou une forte perturbation. Tout au contraire, je me sens le plus normal des hommes, dans la règle, dans la norme, comme si je vivais encore au Japon, et en fait j'y suis encore, j'y habite encore psychiquement, en vertu de maints facteurs, comme l'alimentation, la mémoire et l'imagination. Ce qui précède est probablement difficile à concevoir, y compris pour Régis Airault, que j'estime dans son métier, respecte dans sa spécialité, mais qui ne nous dit pas combien temps il a vécu  aux Indes, ce qui signifie que ce temps fut court.

J'ai respiré, souri, ri, travaillé, étudié, pensé, vibré, vécu en la compagnie de plusieurs hommes japonais, pendant des jours et des jours, soit trois, soit six heures quotidiennes. Ce fut une expérience inoubliable, probablement l'une de celles qui comptent le plus dans mon existence. Ce fut en tous cas la plus exceptionnelle de celles-ci, que l'on peut m'envier, mais  que personne ne pourra m'ôter, faire qu'elle n'ait pas eu lieu. Ces groupes de deux, le plus souvent quatre ou cinq, et jusqu'à neuf, dix personnes, parfois une seule, pendant quinze ans, m'ont fait pénétrer dans un autre monde psychique. Il m'a marqué à jamais. J'y étais certainement prédisposé, ce qu'une étude de mes carnets et écrits antérieurs confirmera. Je peux comprendre qu'un homme japonais, ou chinois, ou oriental n'ait aucune envie, ou joie de vivre longtemps en France, ou en Occident, qu'il s'y sente très mal, que toutes les fibres de son corps en souffrent. A dire vrai, en dépit de mes prédispositions, j'ai également vécu au Japon, particulièrement à Nagasaki, surtout la seconde année, et d'ailleurs en Chine auparavant, des moments extrêmement difficiles, proches de ceux que décrit Régis Airault dans son livre sur l'Inde, que je viens de relire. Madame Vandier-Nicolas, professeur à l'ancienne école des langues orientales, spécialiste de la peinture chinoise, que j'ai connue de très près, alla jusqu'à dire que je lui paraissait "intoxiqué" par le Japon ; ce verbe me fit sursauter, je le considérai comme inapproprié. Ce n'est qu'à présent que j'en comprends mieux l'emploi et la justification. Il est vrai qu'au même moment, je lui avouais naïvement que le côté africain de la France me choquait, me perturbait, en tous cas me semblait très clair et frappant, encore qu'il conviendrait de gloser longtemps sur ce phénomène, car il existe une multitude d'Afrique, dont l'une experte en judo,  karate, ou boxe thaï, qui se sent fortement attirée par l'Asie, ou l'Orient. J'ajoute que, d'une manière incroyable venant de la part de spécialistes de l'Asie à Paris, je me voyais dans le même temps reprochées mon équanimité, mon impassibilité, ma relative passivité, ou ma componction, mises sur le compte d'un manque de sommeil. Amicalement, ces gens me conseillaient de prendre du café, ou de veiller moins tard, sans s'apercevoir que c'était, en fait, l'Asie qui pénétrait en moi, le monde psychique de l'Asie qui m'envahissait, au gré de mes séjours et retours, alors fréquents. Ces événements et phénomènes se déroulaient bien avant que je n'atteignisse le point de non-retour, c'est-à-dire la transformation profonde de mes ondes cérébrales, et leur faculté de s'adapter, souplement,  en chaque cas, à chaque monde.

Pour être plus concret, le monde de l'éveil est un monde bruyant, d'extrême sensibilité au bruit, à l'agitation. Méditer, ou faire semblant de dormir, somnoler est une manière de le souffrir sans en souffrir, de même que penser sans cesse à Dieu, se concentrer sur l'objet préféré, ou la personne incarnée de sa Foi, cette dernière servant de rempart, de protection à l'hyper-sensibilité, à l'hyperesthésie. Il n'en demeure pas moins que les perturbations d'un Japonais à Paris sont telles, comparées à celles, non négligeables, d'un Américain à Paris, que beaucoup éviteront ce séjour, ou chercheront à l'abréger. Mes élèves et connaissances, à l'Agence japonaise internationale, me l'ont avoué franchement, ou à mots couverts, en termes voilés. Tous ces symptômes sont finalement liés à ceux du converti qui, sans le secours d'un catéchisme et d'une église, d'une communauté, ne saurait survivre.