21. mai, 2018

Pages intimes (63)

 

Sur une impulsion, je rouvre le livre de Régis Airault : Fous de l'Inde, délires d'occidentaux et sentiment océanique. Ce psychiatre a travaillé aux Indes auprès des consulats français, où il présidait aux rapatriements sanitaires, en cas d'extrême urgence.  Il analyse les troubles des voyageurs amoureux de l'Inde au point d'en perdre l'équilibre. Un court chapitre est d'ailleurs consacré  à son homologue japonais, Ota Hiroaki, qui, quant à lui, a étudié les déséquilibres des Japonais et des Japonaises passionnés par la France, dans son livre intitulé Le syndrome de Paris. J'avais parcouru rapidement le livre d'Airault, j'ai l'intention de le relire lentement. L'auteur ne théorise pas, ou très peu, il juxtapose des cas cliniques concrets. Il semble conclure que, le plus souvent, les symptômes disparaissent assez vite dès que le sujet rentre en France. Rouvrant le livre, je suis atterré par la superficialité de sa conception. La raison profonde des troubles n'est pas indiquée ; ou bien elle n'est que pressentie, par intuition, ici et là, c'est ce qu'une relecture me permettra probablement de déterminer. 

A l'évidence, ce qui perturbe à la longue le voyageur, et d'autant plus qu'il est seul, isolé, sans grands moyens financiers, ce sont des causes qu'il est facile d'imaginer, sans pour cela passer par les Indes : le climat, la pression démographique, une alimentation précaire (certains aux Indes en arrivent à ne plus consommer que des bananes, de l'eau minérale et du thé), le manque d'hygiène, la peur de la maladie, le bruit, la saleté, la promiscuité. Puis, ce que recouvre l'expression habituelle de "choc culturel" : le dépaysement de tous les sens, l'hyper-sensibilité, ou hyperesthésie induite ; l'impression de déréalisation, la mise en question de tout, des éléments de base du réel, fondement du sentiment d'étrangeté intégrale, d'étrangeté radicale ; la perte de tout sens, de tout repère, visions et hallucinations, l'angoisse de mourir et de devenir fou, pas à pas, à petit feu, une sorte de longue torture. Du temps de la colonisation anglaise, le voyage et le séjour aux Indes étaient déconseillés pour les fonctionnaires aux nerfs fragiles. La "neurasthénie tropicale" frappait les sujets prédisposés. Forster analyse en partie ce phénomène dans son roman A Passage to India. Il conviendrait d'entreprendre une étude des documents ayant trait à l'outremer français, il est probable qu'elle n'a pas encore été faite. Airault, dont le livre est paru en 2002, remarque que très peu de chercheurs travaillent sur ce thème. Et d'autre part, le lien est à opérer avec le choc post-traumatique, consécutif à des événements graves, faits de guerre, proximité de la mort en première ligne, en ligne de front, et autres risques traumatisants ou expériences extrêmes.   

J'en viens à ce qui, de mon point de vue, est véritablement essentiel.  L'Asie, en tant que telle, ou même qui plus est, l'Orient tout entier, en tant que tel, échappe au regard occidental. A quelques exceptions près, il en est encore ainsi, au-delà de toutes apparences. Cette affirmation, je le sais, peut surprendre, choquer ; faire sursauter, se heurter à de fortes oppositions. Je souhaiterais, je préférerais me tromper. Qu'un psychiatre vivant sur le terrain, qui a touché du doigt, de très près, la question-clef, en d'autres psychismes, voire en lui-même, n'ait cependant rien vu, rien pu voir, tout en se trouvant, quand même, tout proche de voir, d"approcher la vérité, voilà ce que je me propose de vérifier par une relecture lente et minutieuse de son ouvrage.

Il est à noter que les non-spécialistes parlent très peu de l'Inde, de la Chine, de l'Asie, quoique de plus en plus, car la tendance, le cours des choses, le sens de l'Histoire, ou simplement la mode l'imposent, et les y poussent.  Mais une peur existe,  une angoisse vague. Beaucoup sentent que le sujet est très important mais ils n'osent s'y risquer ; les langues sont difficiles, quand l'anglais l'est déjà, langues autrefois dites "rares" dans les instituts linguistiques, qui, en fait, ne sont pas rares du tout ; c'est, en réalité, le français qui est rare, ou le devient, à l'exception notable de l'Afrique de l'Ouest. Et les voyages aussi, les longs séjours du moins, sont rares et malaisés. Bref, il est confortable, et rassurant, de laisser cette étude aux asiatologues : sinologues, japonologues, et maintenant, coréologues (très peu nombreux).  Il est préférable de confier ces choses, comme autrefois, au "bon vieux temps", à notre cher musée Guimet.  Or, l'Asie n'est plus un objet de musée,  elle ne s'y laisse plus, ne s'y laissera plus enfermer. Pendant des dizaines d'années, il fut question de bâtir un grand département d'études et de recherches asiatiques, dans le cadre de l'Institut des langues orientales (Inalco) ; d'acquérir, à cette fin, un terrain du côté de Créteil. L'indécision et l'insouciance, la négligence l'ayant emporté, comme de coutume, le projet a fait long feu et n'a pas vu le jour. Etudiants, professeurs et chercheurs restent à l'étroit, dans les mêmes locaux, depuis un demi-siècle. Pendant ce temps, dans le même temps, l'Asie progressait à pas de géants. A Paris, ce  ne fut que le musée Guimet, la muséologie qui se modernisèrent. Il fallait, à toute force et à tout prix, que l'Asie demeurât confinée aux domaines rassurants de son passé : l'art, l'histoire ancienne, l'ethnologie. 

Or, s'il est bien une originalité en Asie, mais à peine envisagée, conçue, étudiée, elle ressortit à la psychologie, à l'ethno-psychologie. Les discours politico-économiques, les statistiques démographiques, religieuses, les travaux d'érudition, l'histoire des idées, des religions, l'histoire tout court, échouent à saisir cet objet, à le reconnaître. L'Occident se trompe à la fois d'objet et de sujet.

Une autre façon d'exister, de vivre et de mourir, de se déplacer, de prier, et en somme d'être humain, de penser et d'imaginer, de philosopher est à l'oeuvre en Asie. Et tout ceci demeure en Occident effrayant, déroutant à l'extrême, perturbant, insensé. Évidemment, y aller voir un temps court, ou dans des conditions privilégiées, protectrices, est possible. Mais s'y plonger totalement est ardu, et même tragique, y compris pour les esprits aventureux, ces espèces d'aventuriers qui s'y préparent, s'y dédient, s'y livrent en prenant tous les risques, comme à  une expérience décisive de leur vie, d'une vie entière. Au sens où, autrefois, et encore de nos jours dans le domaine religieux, le néophyte s'engageait sérieusement pour la vie, et aussi pour la mort, au-delà de toute considération personnelle, dans la recherche philosophique des vérités, de la vérité ; ou bien encore, tâche voisine, se consacrait à l'art,  la recherche acharnée et exclusive des secrets de l'art, en tant que dangereux mystère. Car l'art, le plus haut en tous cas, monte vers la religion et s'allie à elle, et à la philosophie, dans l'espoir de se saisir, ou au moins, de s'approcher des vérités.