19. mai, 2018

Pages intimes (62)

 

J'ai lu quatre fois le livre des Dialogues entre Paul VI et Jean Guitton, et je le relis une cinquième fois. C'est le meilleur ouvrage de Jean Guitton, car en réalité, ce n'est pas lui l'auteur, le rédacteur : Paul VI  l'écrit, lui qui n'a rien écrit. Un fantôme, un non-écrivain, un non-écrivant l'écrit. Il l'imprègne de sa personnalité brûlante, lui qui, selon Guitton, s'il écrivit jamais un journal intime, l'a certainement détruit, à la différence de Jean XXIII. J'avoue que j'ai un faible pour ce pape philosophe,  et de même pour Pie X, Pie XI, Pie XII (en dépit de son mauvais sort, de sa mauvaise légende, ou à cause de lui, à cause d'elle)  dont les visages illuminés me ravissent. Tout est dit dans un visage. Y transparaît, ou non, la haute intellectualité, la haute compréhension ; y brille, ou non, la bonté. S'y reflètent, ou non, les nuits sans sommeil, les tourments de la recherche.  Entre parenthèses, et soit dit comme en passant, Paul VI explique longuement et clairement à Jean Guitton qu'un pape ne doit jamais démissionner. Sa fonction n'est pas une profession, un père ne démissionne pas, ne peut pas démissionner, abdiquer sa paternité, y renoncer, c'est tout à fait impossible. quand bien même il le désire, quand bien même il le fait. Que cela ne soit plus dit, ni compris, est un des mauvais signes de notre Temps -- un de plus.

A un moment de ce livre, Paul VI exhorte Jean Guitton ainsi : "Donnez-nous un jour une philosophie de Jésus". Ici, le terme de "philosophie" étonne, s'il est exact. Mais, philosophe lui-même, le rédacteur n'a pu s'y tromper.  Paul VI vient de lui parler de Vito Fornari, inconnu en France, qui, au dix-neuvième siècle, a tenté ce pari, relevé ce défi : construire une philosophie de la terre et décrire l'histoire, l'Odyssée incroyable des populations qui la couvrent, à l'aune, à l'image d'un gigantesque calvaire, comme un immense champ de bataille éclairé, illuminé par les plaies du Christ. C'est au fond ce qu'ont ébauché Joachim de Flore, puis Jean-Baptiste Vico, puis Hegel sous des dehors athées.  C'est aussi ce que les philosophes juifs, à leur manière, ont essayé de scruter et de creuser dans l'optique du peuple élu. Quel peuple ne s'est pas fantasmé élu, déclaré spécialement choisi par un Dieu, son Dieu, ou par les dieux ? Le peuple juif, le peuple japonais, chinois, coréen, russe, indien, le peuple hellène, les patriciens romains ? -- la liste est longue. C'est l'idée même d'élection et de spécification divine qu'il conviendrait de dépasser et transfigurer, et sublimer, peut-être grâce à la philosophie indienne, autrement englobante. Sans oublier que Jésus-Christ est, par essence, un Oriental et en reconnaissant qu'il est urgent de désoccidentaliser le christianisme, comme l'envisageait avec audace le père Huang.

Autant dire que ce projet se heurtera à de fortes oppositions et réluctances. Autant dire que c'est une utopie de plus. Pourtant le monde avance, cahin-caha, par des utopies, à coups d'utopie. Et cette utopie est vivante, d'une certaine façon, dans le cœur de beaucoup d'hommes, mille âmes, des millions d'âmes  qui n'admettent pas, ou ne ressentent pas les contradictions. Par exemple les musiciens pour qui Beethoven ou Chopin sont finalement, le Christ, sous un autre visage ; pour ceux, somme toute, qui voient son visage partout, sous de multiples formes, n'étant pas sensibles aux différences, à ce qui est purement visuel, ordinairement, banalement visuel.  En somme pour ceux qui savent voir, écouter, entendre, sentir, ressentir au-delà, dans un au-delà. Au creux, dans le creuset d'un au-delà. Alors, pour ceux-là, pour le petit nombre, mais croissant, de ceux-là, une petite phrase mystérieuse, encore mystérieuse, adressée à Judas l'Iscariote étonne, stupéfie : "Ce que tu as à faire, fais-le vite".  Cette notion de vitesse m'étonne, nous interroge. La vitesse qui est la clef des mondes, et de la lumière,  et de la magie, et qui, en ce moment même emporte le monde entier, le mène personne ne sait trop où, puisqu'elle est aussi bien la loi de la technique, de la science, et des nombres, du mystère des chiffres, qui, grâce au 0 s'ajoutant sans cesse à 1, de puissance dix en puissance dix, avec seulement neuf chiffres et un zéro, nous propulse vers les infinis. La déesse vitesse, la démone vitesse.  L'inconnue vitesse.