17. mai, 2018

Pages intimes (61)

 

 Le flot déferlant des images, des opinions et des idées fait des ravages. Tout le monde se mêle de tout, toute autorité et toute hiérarchie ayant disparu, ou s'étant affaiblies. L'injonction d'un calligraphe chinois, je crois que c'est Mi Fu (1051-1107) :  "Devant un lettré vulgaire, fuyez !", n'a jamais été si difficile à suivre. Le salut est dans l'abstention, la retraite, la précaution, le silence, le renoncement qui n'est en rien -- nuance importante -- la résignation.  

A l'écoute de commentateurs sur la situation européenne, dont Hubert Védrine pour lequel j'éprouve de l'estime, je comprends que qui n'a pas vécu très longtemps tout seul, perdu au milieu d'une culture complètement étrangère, ne peut pas aimer la sienne, ou lui accorder une place unique, en connaissance de cause. Je veux dire qu'être européen est une évidence pour moi, de l'Atlantique à l'Oural. D'un autre côté, mon amour et ma passion pour l'Asie sont une évidence encore plus grande. Je dois m'arranger de ces contradictions choquantes. Or, la philosophie et la religion, l'esprit, l'esprit absolu, l'amour, l'amour divin sont des instruments magiques qui font vivre comme à l'aise, conciliant les pires vérités incompatibles. Il ferait beau voir que l'on me qualifie de raciste, ce serait ridicule, insoutenable, indémontrable : qui l'est moins que moi ? Dans le quartier où j'ai habité à Tokyo, Suginami, riche arrondissement, quartier d'Izumi-chô, s'écrivant, fait extraordinaire, Wa-izumi, la Source japonaise, 4-27-12, je n'ai vu que deux ou trois blancs, en quinze ans. Je ne leur ai presque jamais adressé la parole, je ne les croisais que très rarement. Et pourtant, vers la fin de mon séjour, par une ultime nostalgie, je me suis rapproché de l'ambassade de France, du quartier des ambassades, et des étrangers : Roppongi ; j'y ai fréquenté un club d'échecs. Il est probable qu'un long exil me rendait quelque peu agressif. Ce jeu sado-masochiste comblait mes désirs du moment. Mais j'étais également membre de trois petits clubs japonais où ne venait aucun étranger en dehors de moi, à Hachiôji, à Ikebukuro et à Hongô-sanchôme, sans oublier Asaka créé par mon ami Jacques. Et le troisième samedi du mois, je participais invariablement, pendant des années, au séminaire du sociologue Ishitsuka Shoji, à Ochanomizu, où j'étais également le seul étranger. Je m'y sentais parfaitement intégré, ce qui motivait plus que tout mon assiduité. 

Cependant, l'unité croissante de l'Europe me réjouissait. Je la considérais comme normale et nécessaire, même indispensable. C'était en quelque sorte une réaction viscérale. Il est impossible de trahir ses ancêtres. Pourtant, l'influence qu' a exercé sur moi le père Huang, très tôt, presque à vingt ans, puis au Japon, cette autre relation filiale, en somme parallèle, avec Morita Yoshinori, qui enseignait au Gakushûin, venait concurrencer celle de mon propre père, lequel était plus un frère aîné qu'un père. En supplément, sa psychologie complexe, sombre et tortueuse, tenait de celle d'un asiatique, bien que démentie au physique. Le lecteur du Pis de la race et aussi des Caves de l'existence, recevra sur ces points des informations en grand détail. Or, je m'en aperçois maintenant, c'est un nouvel exil qui m'attendait au retour. Toutes ces années passées sont encore des années d'exil, et de voyage. "Rien de pire que se sentir étranger dans son propre pays", m'avait confié, par avance, Michel Louyot, écrivain et diplomate né en Lorraine. J'ajoute : "Rien de plus fécond, rien de plus passionnant." C'est à la fois pénible et éclairant. Car, de toute façon, souffrir, c'est connaître, ainsi que le disait Eschyle, et les hautains apatrides grecs, les exilés en Sicile, du temps où la Sicile était une terre lointaine, étrangère, une terre d'exil ; déjà, vu d'ici, de l'ouest de la Méditerranée, un Orient, un premier pas en direction de l'Orient. La rapidité des transports et des communications nous leurre. Dans les Évangiles, la Judée, la Samarie, la Galilée sont séparées par des frontières fortes que nous ne concevons plus. En premier lieu linguistiques. Les mots et les mets : objets d'échange de base. Le langage et la cuisine. Dans les deux cas, la langue, cet organe du palais, est ce qui unit et sépare les hommes. En domptant la langue, nous nous domptons nous-mêmes. Nous nous rendons maîtres, simultanément, du silence, de la nutrition et de l'instinct génésique.