14. mai, 2018

Pages intimes (60)

 

Étrange sensation de vivre dans un pays trop réveillé, qui ne maîtrise pas l'art d'aplanir mollement ses ondes cérébrales, au lieu de les faire vriller en dents de scie, afin qu'elles perçoivent mieux le réel, plus finement, plus efficacement. Corps pareils à des instruments désaccordés, ou mal accordés. 

Trois cent soixante fois par an, pendant dix-neuf ans, je me suis levé, j'ai pris le métro dans une culture où la nuit est moins distinguée du jour, et le jour plus proche de la nuit. C'est dans un entre-deux entre éveil et sommeil, au sein d'un léger endormissement, fécond pour l'esprit, que l'action s'accomplit au coeur de la contemplation, sans effort, ou avec moins d'effort. Claudio Arrau disait dormir avant un concert. C'est-à-dire qu'il se transportait en esprit, il se mettait dans un état psychique spécial, il se recueillait : il méditait. Et ce qui se nomme la Foi, quelle que soit la religion qu'elle qualifie, est la clef qui ouvre cette porte en direction des territoires du royaume céleste. Par quel prodige les Chinois ont-il reçu ce titre : les célestes ? Et par quelle malédiction cette science, cette philosophie et cet art sont-ils fermés aux terrestres, aux terreux, aux chtoniens ? Si le chtonien est le monde des ténèbres, le ténébreux, le règne du diabolique et de l'infernal, l'ouranien n'est pas du tout la raison froide ou la logique pure. La raison chaude, la raison du coeur nous sauve et nous élève. L'idiot qui a du coeur est plus avancé que le savant qui n'en a pas. Mais le pire est l'idiot froid qui ne voit et n'entend presque rien, qui ne ressent presque rien. Et le monde contemporain aime et cultive cet idiot froid, cet adepte de la précision froide. Quant à la précision chaude, elle est trop difficile, trop exigeante, elle est inaccessible au commun des mortels ; elle demande trop d'abnégation, de sacrifices. 

L'âme, c'est la précision chaude. "Con anima", "animato" écrivent les musiciens sur leurs partitions. L'animation, l'animé, la vie ardente, con fuoco, avec feu. La vie chaude, chaleureuse, mais complexe et précise dans l'art classique des sons. L'inanimé, c'est la mort. La mort dans l'art et la mort dans la science. C'est pourquoi la prolifération des machines, des appareils, des engins, maintenant des robots, est une pente si dangereuse, hélas inéluctable, comme si la vie, ne pouvant se supporter elle-même, créait sa négation, s'auto-mutilait, avant de s'auto-détruire. La mort dans l'âme. 

L'enregistrement de la musique classique modifia et influença, pour le pire, le style de son interprétation. Celle-ci s'orienta vers la précision froide, la phobie de l'erreur, et fit triompher le mécanisme au détriment de la chaleur d'âme. Le microphone fixe à jamais le moindre défaut technique, et ne parvient pas à saisir, à enregistrer l'animato, le con anima, arrivant très bien, au contraire, à le détruire, ou à le ridiculiser, le rapetisser. 

Oui, aimer l'âme, chercher l'émotion, comme aimer la poésie, c'est, en ces temps, courir le risque du ridicule, de la déconsidération. Peine qui n'est plus prise, une lettre écrite à la main, manuscrite, émouvra plus qu'un courriel d'ordinateur. Les jambages, le tremblé, les traces de la plume amie, les morceaux d'âme arrachés, comme vivants, à notre ami ou à notre amie, sont effacés par la perfection glacée de la machine qui déroule impassiblement son imprimerie automatique. Et toute la société, chacun d'entre nous, l'atmosphère générale du monde, tout est atteint, décoloré, nous sommes tous victimes de ce poison, de cette pulsion mortifère. Mon ami Ishitsuka Shoji, sociologue japonais que j'ai mis en scène dans Le temple des souterrains, refusa jusqu'à son dernier souffle tout usage du numérique, ce qui, peu à peu, dut le handicaper dans son métier de professeur, le rendre ridicule aux yeux de ses élèves, d'autant plus qu'il enseignait à l'Université des sciences informatiques de Tokyo. Bien incapable de l'imiter, j'admirais son obstination à aller à contre-courant, tout en m'inquiétant de la voir tourner à la bizarrerie.  J"admirais aussi que l'université le tolérât et ne le mît pas la porte. Ce fut pour moi une preuve de plus de la grande liberté qui règne au Japon, derrière les apparences ; une tolérance à l'anarchie, quand, à l'inverse, la France est parfois, ou souvent, rigide et intolérante sous les dehors de sa liberté.