12. mai, 2018

Pages intimes (59)

 

J'ai tenu hier en main un tome de Connaissance de l'est de Claudel. Pas très longtemps, en vertu du principe qu'il ne convient pas de lire et relire ce que d'autres ont pu écrire sur le sujet précis de ses recherches. Seules comptent les investigations personnelles, en prise directe sur le réel et le vif, de première main ; c'est ce qui est rare et ardu. Dans ce volume, l'oeil saisir rapidement le mot "signe", dont la fortune sera immense pour induire en erreur, jusqu'à L'empire des signes, dédié à Maurice Pinguet, qui, à la différence de Barthes, vécut longtemps sur place, sur le terrain, au point d'y mourir, au point d'en mourir. L'Asie n'est pas une collection de signes, mot froid qui n'inspire pas, mot presque mort ; ou bien  ce sont des signes vivants, des "cygnes", comme le dit Cocteau dans un poème court sur l'acte créateur ; des cygnes blancs ou noirs, tel celui, noir, offert par le roi Louis de Bavière à Wagner. Je n'ai jamais aimé le mot signe, et encore moins sa science, la sémiologie heureusement passée de mode.

L'Est, l'Orient ne sont pas choses à connaître, mais à aimer, et même à adorer. Si l'on tient à réserver le verbe adorer à Dieu, étant vrai que l'on ne peut adorer que Lui, alors il convient admirablement à l'Orient : "Adoration de l'Orient". Ce n'est pas sur la connaissance de l'Est qu'il faut appuyer, insister, mais sur quelque chose comme "la sensation de l'Est", ou "l'émotion de l'Orient". Connaissance de l'Est est un mauvais titre. Assurément les connaisseurs de Claudel peuvent objecter que, chez lui, prendre connaissance est une "co-naissance" -- jeu de mot habile, mais peu éclairant. Certes dans la connaissance la plus élevée, le connaisseur devient l'objet à connaître, se fond en lui, se dissout dans son objet, comme on le voit chez le philosophe chinois des  Ming : Wang Yang-ming, si cultivé, si honoré au Japon. Le peintre de bambou  les aime et les observe à un point tel  qu'il se mue en bambou, bambou humain, vert et droit, fier et faible comme ces êtres végétaux étranges. Il n'est plus que bambou. Mieux, le monde n'est plus que bambou. Tout est bambou. Je demeure hélas sous la vive impression que Claudel n'aimait pas l'Orient ; ou pas assez. Il l'admirait, il l'étudiait, il entrait en compétition avec lui, mais ne l'aimait pas de tout son coeur, de tout son corps, et de toute son âme. Il n'adorait que son Dieu particulier, descendu du pilier de Notre Dame, et ne pouvait pas accepter, ou reconnaître la divinité spéciale qui palpite et frémit mystérieusement partout en Orient. Poète, il gardait un coeur d'enfant, mais ce coeur étouffait sous les charges et la tunique rigide du haut fonctionnaire. Personne, en fait, ne peut réussir à se transformer librement en sous-préfet aux champs. La fonction détruit la fleur de l'émotion.

J'ai lu et relu une lettre de Claudel adressée, par une nuit d'insomnie, à Maria Koudacheva, la femme russe de Romain Rolland. Il était amoureux d'elle, elle qui, en passant, nous donna plus tard, cette étonnante démonstration d'ethno-psychologie : "La Parisienne (sous-entendu "en moi") laisse tomber un objet dans ma chambre ; la Russe le ramasse."  Il maîtrisait sa passion pour elle, instruit par le "partage de midi" (partage de femme, péché en pleine lumière, par forte chaleur, et humide) de Fuzhou, et respectueux de son mari, qu'il appelle à plusieurs reprises, non sans raison et grandeur, mais avec une pincée d'ironie : "cette grande âme". Romain Rolland, sceptique, agnostique, voltairien, était pétri de la pâte des saints. Claudel, croyant, poète, ambassadeur, restait au fond un rustre -- y compris par ses manières de table, le Journal indiscret du sage de Vézelay nous en conserve plusieurs exemples. La lettre d'insomnie de Claudel est effrayante, elle décrit la schizophrénie, les nuits de l'âme d'un Tartufe. Il se peint en prêtre caché, à la "soutane souillée", qui cherche maniaquement à convertir les autres. Il pénètre, sans se ménager, dans sa propre noirceur d'âme où cohabitent deux êtres incompatibles, le Claudel croyant, qu'il aime et idéalise, juché par-dessus le Claudel imparfait qu'il diabolise. Claudel, le temps d'une lettre de trois pages, nous apparaît sous les traits tourmentés d'un héros de Dostoïevski. S'il avait fait quelques pas plus avant dans cette direction, jusqu'à rebâtir son ordre intérieur et redécouvrir une sorte d'unité intérieure sans équilibre fixe, je me demande si cet écrivain français ne serait pas parvenu, enfin, à mieux connaître et à mieux aimer l'Orient. Celui-ci est expert à dissoudre ou distendre le moi, quand l'Occident a peur des mystères du moi, et de la personnalité. L'Occident est figé dans son culte de la personne, quand l'Orient possède l'art infini de se décomposer et de se recomposer.