10. mai, 2018

Pages intimes (58)

 

Chantiers sans fin abandonnés dans Paris. Excavateurs à l'arrêt. La Chine peut mobiliser deux mille hommes en vue d'achever un travail, jour et nuit, en vingt heures. La réfection du métropolitain, bout par bout, stations fermées à tour de rôle, sans parvenir à un résultat net, quais troués, murs ravagés, en plein centre ville, sous l’œil amusé mais poli du touriste d'Asie, laisse une impression d'impuissance et de fin d'un monde. C'est pire en Colombie, en Ouganda. A chacun ses références. Il est vrai que je viens d'un pôle d'excellence, j'y habite encore. La comparaison est cruelle. L'autochtone ne voit que ce qu'il veut voir, étant habitué à l'état ordinaire des choses.  Au Japon, un chantier est voilé, il se poursuit et s'achève sous un voile, en coulisses, rideaux tirés. A quoi bon tenter d'expliquer cela ici. Des hommes intelligents et relativement expérimentés me montrent, dix ans plus tard, qu'ils ne saisissent toujours pas que j'ai vécu ailleurs, que je suis ailleurs. Rien de grand ne se fait sans fanatisme ni paranoïa. Sans sublimation de la jouissance grossière. C'est ce dont l'Occident fut capable, avant son endormissement. De nouveaux empires prennent la relève, c'est la règle. L'empire, le centre a tourné et tourné ainsi sur la carte du monde, de pôle en pôle, depuis la nuit des temps. Tantôt ici, tantôt là. Le tour des autres arrive. La réunion des Premiers Ministres de Chine, de Corée et du Japon vient de s'achever à Tokyo. Les gens d'Asie ne sont pas idiots.  Leur coup d'oeil est perçant, c'est le cas de le dire. Il est visible que l'avenir du monde blanc est tombé entre les mains d'un César déséquilibré, en pleine possession de ses défauts. A qui le comparer dans la Rome décadente ? Duquel des douze Césars de Suétone est-il le plus proche ? "Il s'agit de rebâtir notre infrastructure". Nous d'abord, notre Dieu le premier. Les intérêts de la planète en second. Malheurs aux vaincus. Ce chant n'est pas nouveau.  L'Europe, si elle n'était pas désunie, pourrait en effet ressaisir le flambeau.  Depuis 1992, un quart de siècle de retard. C'est un mauvais signe, il est tard, probablement trop tard.  Et finalement, le pire est une occasion de rétablir les vertus, de reconnaître  le règne des nécessités. le fin de la grande parenthèse rose. Encore une fois, je souhaite me tromper. Vient un moment où tout prophète est lui-même effrayé par ce qu'il voit venir. il désire que quelqu'un lui démontre qu'il a tort, que ses visions et intuitions sont puériles, ou exagérées, portées au noir, que son intelligence est en défaut, son expérience insuffisante. La réalité  n'est pas dans les livres, ou très peu. Pour savoir ce qui  se passe dans le monde, il faut l'avoir arpenté. Je suis navré de mon constat, je désirerais en faire un tout autre. Mais n'est-il pas bon et utile qu'un son de cloche différent se fasse entendre ? un son grave, ni complaisant, ni indulgent. Au demeurant, certains diplomates, les plus chevronnés, ou dirigeants internationaux, sont de mon bord. A l'écoute d'une interview d'un président de Dassault system international, je m'étonnais de me voir en accord avec lui. Par exemple sur ce point : le Gaulois, pour son malheur, est de tempérament sarcastique ; il cultive le sarcasme depuis vingt mille ans. Le druide a échoué à le civiliser. Entre un druide et un shintoïste, un taoïste, il est plus d'un point commun. Quoi qu'il en soit, Il ne s'agit même pas de savoir si la démocratie, la république, religieuses ou non, ont des vertus. Les révolutionnaires d'ailleurs, de quelques bords qu'ils soient, exaltent les vertus. En définitive le bon sens, comme me le disait autrefois une petite Taïwanaise, est de partout. Il est anglais, anglo-saxon, chinois, moins français, moins allemand. Le monde entier pourrait se retrouver en lui. Or l'hyper-démocratie, la flatterie de la foule, la tromperie générale ont pris le chemin inverse : le mauvais sens. La démoralisation, le déni de réalité. Les conservatismes, la tradition, le passé sont beaucoup plus forts et résistants que tous les modernismes. Que le président américain se trompe et nous trompe, sous son apparente candeur, y compris dans ses bonnes intentions particulières, qu'il emploie pour le mal, pour le pire son énorme énergie, n'est-ce pas évident par son nom ? Il n'a pas pris le pouvoir par hasard, il était attendu, prévu, programmé. Tout est écrit. A toute communauté humaine un chef s'impose. Même une famille n'est pas sans faiblesse bicéphale, ni même une papauté. Une famille, une société est matriarcale, ou patriarcale, difficilement l'un et l'autre. L'aigle à deux têtes n'est pas viable, c'est un monstre. Le retour aux évidences se fera, quoi qu'il arrive. L'histoire est une grande école ; la philosophie, une plus grande encore. Tout tourne en rond, mais l'espérance fait vivre.