7. mai, 2018

Pages intimes (57)

 

"Ce n'est rien. Tout est rien, C'est trois fois rien". Tel est le refrain de Chardonne dans ses lettres à Morand. Ce chant de l'Ecclésiaste  bâtit un  pont entre la Judée et l'Asie, le christianisme et le bouddhisme, entre les points cardinaux Est et Ouest. "Rien" unit la terre. Même "res" en latin, "chose", revient à "rien". "Chose" , c'est en fait "rien" en latin, comme le remarquait Ruyer dans son ouvrage posthume "L'embryogenèse du monde et le Dieu silencieux".  Notre vie n'est rien, ma vie n'est rien. Il faut cependant une certaine force, une certaine audace pour le reconnaître, l'accepter, et le proclamer. J'ai entendu, sur ces terres bénies, depuis mon retour, ceci : "Nous sommes peu de choses". Je n'ai jamais entendu : "Je ne suis rien."  Il existe une énigme me concernant, elle sera sans doute levée un jour, je le dis en toute humilité et modestie. L'exil, je l'ai noté, est à la fois un handicap terrible et une force. Une force tout autant terrible, une surpuissance.  Je ne puis expliquer à un patron de café, à un serveur, au tout venant, au moindre passant, que je reviens du Japon, que j'y suis encore, que c'est à la fois mon droit et un fait. J'étais destiné à être professeur. Je n'entre pas dans les détails. Ils sont inscrits, gravés dans mes journaux intimes d'autrefois, depuis l'enfance. Un autre destin, plus profond, plus compliqué, me guettait cependant. A la réflexion, je me demande comment tout cet enchaînement improbable de faits a réussi à se produire, j'aurais dû être arrête, stoppé, renversé, ramené à la réalité, au sens des réalités ordinaires, très tôt, beaucoup plus tôt. Je sais que j'ai voulu, désiré me mettre en chemin, mais une puissance inconnue a relayé mes désirs, et m'a protégé. Au détriment de mes intérêts, je suis passé du Vietnam à La Chine, de la Chine au Japon, du Japon à la Thaïlande. L'inde et le Népal se postaient sur le chemin du retour. New Delhi me ramenait à Marseille. Je suis toujours en Asie, en vérité, j'y étais déjà enfant, adolescent, des indices le montrent, le prouvent. Ma nourrice, madame Liu, était l'épouse d'un Chinois. la psychologie de mon père était celle d'un Japonais -- non son physique. Personne ne peut nier que je suis né en Bourgogne. L'état civil le proclame, et bien d'autres choses. Toutes ces incohérences sont cohérentes.  

Or, ce qui est très curieux, et je l'éprouve tous les jours, c'est que cet ensemble de faits dérange tout le monde, ou presque tout le monde -- beaucoup plus que moi. Sans doute cette envie de caser les gens, de les catégoriser, de les enfermer dans des enclos où il est possible de les saisir, en les tenant et les retenant à disposition, est-elle heurtée et navrée, dès que mon parcours est pris en considération par une autre conscience. "Toute conscience poursuit la mort de l'autre." Il est difficile de me faire mourir. Il est sot et ridicule de nier des évidences. Je suis à l'aise dans mon parcours. Non seulement "ils ne savent oas ce qu'ils font", mais ils ne savent pas ce qu'ils disent. Avec une inimaginable grossièreté, deux ou trois personnes ont fait allusion devant moi, au fait que les Japonais, plus que d'autres, mettaient fin à leurs jours,  comme si c'était un défaut, une faiblesse, une tare et non un honneur.  Et il est vrai qu'ils courtisent l'impossible, comme d'ailleurs l'Asie entière. Ce n"est qu'à l'époque de Napoléon, un bref instant, qu'impossible ne fut pas français. On aura beau ignorer la géographie, elle se rappellera à vous. Que puis-je penser de qui me nie mes voyages, cherche à les supprimer, les annihiler ? que puis-je penser de qui se montre incapable de la pensée complexe et tolérante qui est indispensable pour les envisager ?  Et que dire, qui plus est, de ceux et de celles qui, nés en France de parents chinois, ou chinois cambodgiens, comme Grace Ly, se découvrent inéluctablement riches de plusieurs cultures, appelés à en faire la synthèse, une formidable, une difficile fusion ?  Il existe plus de choses,  plus de riens sous le soleil que ce que l'esprit humain est habitué à concevoir. Nous voici, plus que jamais, à l'ère de la grande imagination. Mon karma, nos karma sont complexes.

Laissant soudain passer à une porte une dame japonaise, elle m'adressa, il y a trois jours, ce petit signe de la tête qui indique qu'elle a compris mon attention, qu'elle l'apprécie et me remercie. Ce petit signe de tête est ordinaire là-bas, extraordinaire ici. En une demi-seconde, un éclair, il me fit franchir dix mille kilomètres. Cette inconnue habitait mon espace-temps. Son corps n'était pas un instrument désaccordé, mais au contraire hautement accordé au mien. C'était à l'évidence une simple touriste. Il lui sera impossible de conserver ce rythme si elle s'entête à demeurer vingt ans ici. Elle se verra obligée d'opérer une synthèse, de croiser, marier plusieurs espace-temps, fédérer les mondes, à la limite, en créer un autre, tout nouveau, un monde rare qui lui soit personnel, et la fasse survivre. Lors de mon tout premier séjour au Japon, j'arrivais de l'université de Nanjing, pour onze jours : mon ironie fut sans pitié. J'assimilai le petit signe de tête, que j'observais pour la première fois, au cou pelé du chien en laisse de la fable de La Fontaine. Nul n'a plus critiqué le Japon que moi. D'un autre côté, je me sentais dans ces îles comme dans un laboratoire et un observatoire, j'avais conscience de voyager au pays des dieux et des déesses. Nul n'est mieux placé que moi, à présent, pour comparer les dieux et les démons, les déesses et les démones ;  et construire un équilibre, jauger, juger, articuler ou apparier, ordonner, coordonner, autant qu'il se peut, le bien et le mal -- dans l'intérêt exclusif du bien, s'entend.