5. mai, 2018

Pages intimes (56)

 

Les choses avancent. La société humaine, pas à pas, devient plus intelligente, les hommes en société accroissent leurs connaissances. J"apprends, dans un quotidien au demeurant épouvantable, qu'un physicien du Cnrs, Pablo Jensen, vient de publier un gros livre au Seuil, intitulé : Pourquoi la société ne se laisse pas mettre en équations. La mode s'est installée des titres journalistiques, faciles, qui accrochent immédiatement. Sans doute est-ce dans le fol espoir de vendre davantage. Que personne, en premier lieu l'auteur, ne s'aperçoive que ce style est un aveu, étonne. Rien de plus important qu'un titre. C'est ce qui seul a quelque chance de demeurer dans l'Histoire. Un titre ordinaire, banal, bénin, véhicule ce message : mon livre sera vite oublié, il ne mérite pas de vivre longtemps, son contenu est modeste. Il est vrai que, de nos jours, ce qui passe pour de la prétention est devenu l'abomination des abominations. L'immodestie n'est pas de mise, excepté en certains domaines, par exemple vestimentaire. Dans "prétention", en deux syllabes, le verbe "tendre" est lisible, saillant. En général, tendre, c'est aspirer à s'élever. Une insatisfaction, un désir, une nostalgie. Il n'est pas impossible que s'exprime, se devine ici la racine "tan" du sanskrit, à l'oeuvre dans "tantra". L'étymologie n'est cependant pas une science exacte. Et lesTantra (car c'est un pluriel) sont en fait l'inverse de ce qui est généralement cru. Bref, nous voguons dans une immense incertitude. Le truisme du titre de ce livre, qui me fait rêver ce matin, appelle un autre truisme : enfoncer les portes ouvertes. Ni les hommes -- en société ou non --   ni le monde, ni même l'univers intersidéral ne se laissent, ne se laisseront facilement réduire en équations.

Si j'ai été accroché, et interloqué par ce titre de livre, c'est pour un motif très personnel, je dois le confesser. Mon premier travail universitaire fut une critique de l'économétrie, particulièrement du marginalisme de Walras, fondement de ce qui fut nommé l'école de Lausanne, l'un des piliers des sciences économiques. Mon mémoire portait innocemment ce fort long titre : "Essai de critique philosophique de la rationalisation économique, telle qu'elle est issue de l'oeuvre de Walras Eléments d'économie politique pure".  Sans le dire, j'avais été influencé pour le choix de ce sujet par un bref passage d'Althusser, soit dans Lire le Capital, soit dans Pour Marx, une allusion aux théories non-marxistes de la valeur. Cependant mon analyse ne présentait rien d'étroitement marxiste. Elle était sincère mais audacieuse. Le jury, après avoir beaucoup hésité, me refusa en juin. Les professeurs Ruyer et Vax me firent remarquer que Walras était un ingénieur de formation que je ne devais pas si cavalièrement critiquer. Plus grave, je manquais de respect envers Raymond Aron, personnalité que j'appelais "monsieur" dans mon texte, sans me rendre compte que c'était là peut-être injurieux, de la part d'un étudiant. Je refis et récris aussitôt mon mémoire cet été-là. Il fut accepté en octobre. J'en avais corrigé le titre, lui donnant une tournure banale, du style : Léon Walras, l'homme et l'oeuvre, très exactement : L'oeuvre de Walras et sa contribution à la science économique. A mon avantage, il en résulta que mon mémoire avait doublé de taille. Il comprenait maintenant un exposé objectif, en première partie, et une critique pleine d'imagination dans la seconde, celle soulevée par la fougue et l'irrespect coutumiers de la jeunesse. Pris et comme accaparé par la Chine et le Japon, j'oubliai vite cet épisode. Quelle ne fut pas ma surprise, à mon retour en Europe, de découvrir, grâce au moteur de recherche du site www.researchgate.net qu'un exemplaire de mon mémoire était conservé à la Bibliothèque nationale de Berne ! Comment est-il arrivé là demeure un mystère. Ce mémoire, comme il se doit,  n'avait été imprimé qu'en cinq exemplaires. Est-ce Raymond Ruyer, ou bien Louis Vax qui, sciemment, ou par quelque hasard, envoya ou orienta vers la Suisse, à Berne, non loin de Lausanne, son exemplaire, celui qu'il avait gardé dans sa bibliothèque personnelle ? -- Je l'ignore, je l'apprendrai peut-être un jour. J'avais eu le sentiment que Ruyer ne détestait nullement mon travail et que Vax avait insisté pour le refuser. Je revois comme si c'était hier cette petite scène, précisément Vax aidant Ruyer à revêtir son pardessus -- ce devait donc être à la séance d'octobre. Je peux à volonté retrouver et ressentir mon insolence d'alors, mon détachement  libre et froid, le coup d'oeil amusé et impitoyable, mais quand même chaleureux et compatissant d'un étudiant ignorant, gentil et candide, apprécié malgré tout par ses professeurs qui, de leur côté,  l'observent ou l'épient, de très loin, avec agacement et envie, parce qu'il leur apparaît embarqué au tout début d'une longue aventure. 

Par parenthèse, et en guise de conclusion, Raymond Ruyer est l'auteur, parmi beaucoup d'autres, d'un livre qui me plaît fort. Ce livre possède un parfum d'Asie, son titre est  : L'art d'être toujours content.