3. mai, 2018

Pages intimes (55)

 

La situation internationale est tendue, le monde n'a jamais été si proche en ce siècle d'un conflit grave, soit en Corée, soit au sujet de l'Iran. L'optimisme des observateurs est sidérant. La plupart n'ont pas vécu assez longtemps ailleurs, dans un environnement psycho-culturel entièrement différent, pour mesurer  l'ampleur des risques. Le monde blanc se croit beaucoup plus puissant et invulnérable qu'il ne l'est en réalité. Je me place du point de vue du Tout, sous l'angle de Dieu, c'est-à-dire que je ne peux plus choisir un seul camp, mon camp. Toute personne religieuse, ou animée par un souci purement philosophique, devrait, en conscience, se placer dans la perspective de l'avenir du monde entier, non seulement de sa communauté particulière. J'ai d'ailleurs entendu un jésuite expérimenté avancer l'idée, en somme burlesque, mais exacte et neuve, de "patriotisme mondialiste", et le pape François s'efforce, à sa manière, de relever ce défi. Et c'est l'un des mérites du mouvement écologique, malgré son caractère fragmenté et brouillon, de poser la question de la survie de la planète. Écoutant depuis des mois sur les ondes les discours infiniment variés des milieux catholiques français, je comprends assez mal comment ils peuvent esquiver l'énigme du Père, en tant que "personne" divine. Quand un archevêque de Pologne se plaît à qualifier de "pauvre" l'église de France, veut-il faire allusion à l'état de ses finances, ou à son degré d'élévation spirituelle ? Il est possible, il est très facile de parler du Fils et d'être ému par lui. Il n'est même pas nécessaire de croire et de se rallier à tous les points du dogme, pour voir, en Christ, la figure exceptionnelle d'un héros digne d'être suivi et imité. C'est en quoi il pourrait conquérir l'Asie et en fait toute la terre, à la condition de sortir du cadre étroit où il est enfermé et comme emprisonné par ses tenants eux-mêmes. Ce serait alors la désoccidentalisation du christianisme que le père Huang appelait de ses voeux dans deux pages très importantes de son livre intitulé Legs spirituel de Vincent Ou, ou bien, ici et là, dans son autre livre intitulé Âme chinoise et christianisme, livre préfacé, fait significatif, par un Africain. Vincent Ou (Wu) est un ami mathématicien du père Huang que les douleurs de l'exil ont renversé et tué plus tôt et plus impitoyablement que ce dernier. C'est l'un des nombreux martyrs inconnus de l'exil. L'exil, qu'il soit politique, économique, psychologique, culturel, philosophique, ou, comme c'est souvent le cas, une conjugaison de tous ces facteurs à la fois, est un destin cruel. Tout homme l'affronte, à sa manière. Car tout homme est solitaire, et appelé à mourir dans la solitude, individuellement, quand bien même les illusions de la famille, de la nation, ou d'autres encore, l'aident à se cacher ce fait. L'exil, c'est la sortie, l'extraction.  Sortie de soi-même, extraction  du monde. C'est le sort, l'aventure des diaspora, juive, chinoise, ou haïtienne -- peu importe le point d'origine.Toute personne qui choisit la philosophie se coltine à cette épreuve terrible. "Philosopher, c'est apprendre à mourir", ainsi que je l'apprenais,  enfant, dans les pages roses du dictionnaire, en dépit de ceux qui pensent qu'il n'est pas possible, ni souhaitable d'en revenir, purement et simplement, à la philosophie grecque, en fait à la philosophie éternelle, véritablement universelle. Les exilés, ou les handicapés, car l'exil est un affreux handicap, sont frappés, plus que d'autres, par ce destin ;  voués irrémédiablement à lui, avec une force et à une échelle que d'autres, par bonheur, ou par malheur, ne soupçonnent guère.

A l'instar de Romain Rolland et de tous ceux qui ont réfléchi profondément sur ce thème, le caractère océanique du divin m'empêche de croire à sa personnalisation, même sous une forme inconcevable. La figure du vieillard à la barbe blanche illustre une tragique impuissance de l'imagination humaine : Dieu n'étant ni un géant, ou un titan ; ni un surhomme, ni un formidable calculateur, ou ordinateur ; ni un Créateur infiniment supérieur à ses créatures, et distinct d'elles, bien qu'aucun homme, il est vrai, ne puisse être tout-puissant, au point d'égaler la divinité, ou seulement de rivaliser avec elle. Or c'est ici que la pensée orientale, que les philosophies orientales viennent à notre aide, se portent au secours du catholicisme et du christianisme et peuvent répondre aux interrogations, suppléer aux manques, fournir les pièces absentes du puzzle, d'autant plus que le Christ, lui-même, est un oriental. En définitive, l'asiatisation en cours inéluctablement dans la pensée occidentale, de même que l'occidentalisation relative de l'Asie et du monde entier, ne peuvent qu'aboutir à une rencontre générale, un gigantesque croisement. Cette Rencontre, c'est l'unification de l'humanité ; et son sens final, et son destin. Mais dans la mesure où de gigantesques forces matérielles, financières et guerrières sont en jeu et obnubilent les populations et leurs maîtres, ce destin spirituel ultime ne peut être conçu que comme l'apanage d'une minorité consciente et agissante qui échappe, de fait et de droit, aux pièges du monde. Elle entend le sauver, s'y efforce malgré lui et quoi qu'il arrive, parce que l'exil l'a extrait et abstrait du monde réel. Somme toute, l'idée de science-fiction d'une fuite sur une autre planète, est réalisée par le croyant ou le libéré vivant, d'une façon tout aussi fantastique, par le biais d'une technique qui, pour être spirituelle, n'en est pas moins réelle. Et même plus réelle qu'une simple conquête de l'espace, puisque c'est aussi une conquête du temps et des mystères de la vitesse.