30. avr., 2018

Pages intimes (54)

 

"Ce qui est profond est monotone." Cette notification de Cioran me fait beaucoup réfléchir. Il faut comprendre,  à l'évidence : d'apparence monotone. Et à l'inverse, que ce qui est violemment inventif, ouvertement scandaleux, choquant et outrancier à dessein, n'est jamais profond. L''Occident contemporain s'est mis à vouer un culte à ce qui n'est pas profond. L'injonction d'être original à tout prix, prétendument libre de faire et dire n'importe quoi, sans préparation, sans étude, sans précaution, va de soi. C'est l'idée téméraire, mais rien moins que courageuse : "Nous sommes tous formidables". D''emblée, en tant que tels. Il suffit d'apparaître pour être profond. Surtout parler, parler. Faire est secondaire. Le plus petit acte devient alors génial, concédé avec désinvolture, l'air avantageux, sans aucune honte, en se glorifiant de son immodestie. La mentalité du "self service" en tout, jointe au refus de toute forme, à la haine de la cérémonie et de l'ordre, l'apologie générale du naturel, garantit l'abaissement irrémédiable de la culture et donc de la civilisation. L'Occident a été grand et sans rival dans l'antiquité, de nouveau à la Renaissance, puis à la période dite du Progrès, jusqu'au début du vingtième siècle. Il devrait admettre que son long règne se termine, en tirer les conséquences  et s'amender, se réformer, se perfectionner, au lieu de se désoler, voire se repentir, et reconquérir le sens de la honte. Quand Plotin, au dire de son disciple Porphyre, paraissait avoir honte d'être incarné dans un corps, je le vois sous les traits d'un Japonais, d'un Chinois, d'un Turc ou d'un Russe. La furtivité est le contraire de la mode. La furtivité est précisément la manifestation de la profondeur dans le domaine psychologique. La furtivité ou la discrétion. La distanciation, le léger détachement. L'apparence de la monotonie et du désintéressement. La subtilité.

Par excellence, Bach illustre la pensée de Cioran.  C'est toujours la même chose, c'est ennuyeux, cette musique tourne en rond, telle sera la réaction d'une oreille vulgaire.  Pour qui connaît toutes les notes des six Partitas, et garde la modestie, comme Claude Helffer, le pianiste polytechnicien disparu, de déclarer que la seconde est si complexe  qu'elle en devient inexécutable, sinon en esprit, reproduite muette sans piano en un cerveau, Bach émerveille par une monotonie inépuisable, celle de l'Être qui tourne et tourne autour de lui-même, qui bourdonne sans fin comme subjugué par la jouissance de soi. Mais hélas Claude Helffer est devenu un spécialiste de la musique d'avant-garde. "J'ai travaillé la partition avec acharnement, à l'audition toutes les notes des accords en cluster sont sorties fausses, de travers ; l'auteur m'a complimenté, il ne s'était aperçu de rien". Seul manque dans cet aveu le nom du compositeur, sans doute très célèbre. 

Je me suis rendu hier dimanche, sur le coup de onze heures, dans une toute petite église sur laquelle le père Huang avait jadis attiré mon attention. Aucun orgue, aucun instrument n'y retentit. Les voix désaccordées des fidèles et du prêtre mettent à rude épreuve quiconque possède le sens de l'harmonie. Certes cette pauvreté est émouvante  pour quelqu'un qui refuse de dire non, qui ne désire plus s'indigner, tempêter, critiquer, morigéner. Il existait jadis des chantres, une langue sacrée, le latin. De nos jours il faut faire simple, se servir soi-même, ne pas se compliquer la vie, ne plus viser haut, à tel point que viser le plus bas possible est devenu un mérite, un honneur, et presque une vertu.  Pourquoi donc un long, trop long  séjour au Japon  a-t-il développé, accru à ce degré en moi le sens de l'exigence, la priorité de la forme, le goût de la haute réalisation, l'amour du soin, de la précaution, fût-ce avec les conséquences de la pusillanimité, de la timidité, de la crainte ? -- la crainte de Dieu. Quel malheur m'a frappé pour que je ne reconnaisse plus ma patrie, pour qu'elle se déploie devant moi à ce point étrangère, mal familière ? Pour que la moralité me paraisse définitivement plus importante que la liberté sans frein, et qu'à choisir, la nécessité de la profondeur l'emporte, à mes yeux et à mes oreilles, sur la monotonie de l'originalité, ou la banalité de  l'extravagance ?  Il est d'un orgueil insupportable de se vouloir sans cesse nouveau, surprenant, faussement libre. de le crier haut et fort, de désirer l'imposer à tous, au monde entier, comme si cette dictature de la futilité et du fortuit, ou du plaisir, n'en était pas une, elle aussi.