28. avr., 2018

Pages intimes (53)

 

Les multiples serrements de main, lors de la rencontre au sommet des deux Corées, semblent me démentir. Je n'ai jamais vu autant de poignées de main échangées entre asiatiques dans une délégation officielle. Il m'arrive, dans de tels moments, de me demander si mes vues ne sont pas faussées par un prisme japonais excessif. Il est vrai que la Corée est au Japon, ce que l'Italie est à l'Allemagne. Cette relation proportionnelle m'a été signifiée par un professeur turc, à notre Agence de coopération internationale, dans un excellent français appris à Istanbul à l'école des jésuites. Le merveilleux ordonnancement de toutes les choses de ce monde finira par me convertir par le truchement des très anciens arguments de la preuve ontologique. A n'en pas douter, l'universel existe, Dieu soit loué. Les hommes aiment à se toucher, à se serrer dans leurs bras.  Et saint Thomas, sous un angle, peut être regardé comme un homme chaleureux, spontané, amoureux du réel ; un scientifique candide, un expérimentateur. Toutefois, il existe une science des sciences et des degrés sur l'échelle du savoir. Ma page intime d'il y a deux jours n'est pas totalement infirmée par un spectacle devant les caméras, la mise en scène habile d'un ballet qui prépare peut-être la réunification de la Corée. Pour la galerie, les serrements de main diplomatiques sont les bienvenus. Hier, la télévision internationale chinoise diffusait ces images en direct, devant le monde entier qui les saluait par des commentaires en ligne, du Népal, de l'Indonésie, du Moyen Orient, rarement de l'Europe et des États-Unis. Ces derniers étaient honnis, tous souhaitaient qu'ils ne troublent pas le processus de paix. Rien n'est moins sûr. Quant au Japon, il se retrouve dans une position embarrassante. Mais l'actuel Premier Ministre, à la suite de divers scandales, n'a jamais été si affaibli. Un renversement des alliances, si ce n'est à court terme,  interviendra à long terme, au besoin à très long terme, Un pas est fait en direction du retrait de l'Occident dans cette partie du monde. Un petit pas seulement. Le moindre faux pas peut provoquer de terribles événements. Les hommes ne cèdent pas leur pouvoir et leur puissance, ne concèdent pas leur infériorité sans de vives réactions. La paix s'écrit en français avec un X. Si la Chine, la Russie, la Corée et le Japon s'alliaient, un formidable essor soulèverait, exalterait cette partie du monde. Le chemin de fer circulaire entre la Corée et le Japon, prévu et conçu à l'époque coloniale, projet titanesque de mouvement perpétuel et de liaison ininterrompue, au moyen d'un système de ponts et de tunnels, verrait le jour, peut-être. Des ambitions et des jalousies contraires ont, bien entendu, intérêt à contrecarrer la bonne entente, semer le trouble, accumuler les obstacles sur le chemin, souhaiter la ruine du prochain, l'échec d'autrui. Ainsi en va-t-il en ce monde, tant au niveau individuel qu'au niveau global. Ne pas s'en émouvoir est le privilège du fort et du sage. A mon départ du Japon, je sentis et j'écrivis que les relations internationales entre la Corée, le Japon et la Chine étaient comparables à celles des puissances européennes, vers le début du vingtième siècle. Pourtant les progrès, à pas de géant, sont possibles en Asie, au moment même où des reculs, à grands pas, affligent l'Europe. Une seule chose est certaine : les secousses sismiques, de toutes magnitudes, vont continuer à accabler ce monde. Il convient  de s'y accoutumer et de s'y préparer. Ce conseil vaut davantage pour l'Europe que pour l'Asie où jamais elles ne cessèrent leurs ravages.