26. avr., 2018

Pages intimes (52)

 

Chaque matin je suis ébahi par les malentendus culturels de ce monde qui répugne à les aborder de front. Le faire serait trop douloureux pour le corps et l'esprit de qui s'entête à préserver son étroite identité. J'ai commis le crime d'aimer l'Asie plus que de raison et d'y résider trop longtemps. Le moindre petit élève de l'École des sciences politiques ne rêve que de s'y envoler quinze jours, ou six mois. Être universel est tentant ; l'être trop, impardonnable. Deux mots sur les "poignées de main".  Les diplomates chinois, japonais, et d'autres pays, se plient à cette coutume, ils y sont bien obligés pour ne pas être pris pour des rustres. Ce que savent peu d'occidentaux, en revanche, c'est que la poignée de main, entre hommes, est étrange pour d'autres cultures. C'est un geste qui n'est ni hygiénique,  ni très subtil. D'ailleurs -- vrai ou non  --, l'origine de cette coutume aurait été de vérifier que l'ami, face à soi,  ne dissimulait pas une arme dans son poing fermé. Cependant, ce qui surprendra plus encore, et n'est, je crois, ni très connu, ni souvent dit, renverse à la fois les usages et les convictions : la poignée de main est un exercice à la saint Thomas. Un exercice de doute et de positivisme obtus. Dans le célèbre tableau du Caravage, le front plissé par mille rides du saint, portant sa main en direction de la plaie de son maître, soucieux, anxieux de toucher, de voir, de palper; d'enfoncer son doigt dans la fente, la plaie ouverte, un trou, l'orifice béant, me paraît non seulement ridicule, mais pathétique, un un mot stupide. Ce qui surprendra, ou scandalisera, c'est qu'en une seule seconde, en un éclair, sur un plan psychique, immatériel, il est possible de savoir si la personne devant soi est un ami, faux ou véritable, une personne de confiance, une personne noble, ou vile ; et de tisser, ou non, avec elle un rapport chaleureux sans contact  direct, sans toucher de la main,  seulement par le regard, et l'intuition de tout l'être. Le contact de la main, le toucher, ce recours grossier au sensible, au sensuel, est un triste aveu d'impuissance de l'esprit, une grossièreté, une vulgarité sans nom. Il m'est arrivé d'entendre un homme japonais, exaspéré par les mœurs occidentales -- je le comprends -- dire à voix haute, ce qui est assez rare : 'Nos femmes, nous ne les embrassons pas dans la rue, nous ne les touchons pas dans la rue, nous attendons d'être en privé pour le faire." Et je comprenais la suite manquante de sa phrase : "En privé, nous ne nous en privons pas, faites-nous confiance, nous n'avons nul besoin de montrer, démontrer en public, que nous en sommes capables." (quoiqu'ils s'en privent également en privé, par tradition de chasteté, autrement dit d'économie et de bon usage de leur force).

En somme, saint Thomas, le doute, la critique, la volonté, la nécessité, l'obstination de porter la main,  comme un enfant qui ne croit que ce qu'il tient en main, ou porte à sa bouche, ou dévore des yeux, c'est, par excellence, l'attitude anti-mystique, le contraire du subtil.  C'est le poids, la pesanteur des choses d'en-bas, l'incapacité ou l'inaptitude à monter, à voir plus loin que son nez, c'est-à-dire que soi-même. C'est la loi de la pesanteur. L'attraction, la fixation au sol. S'embrasser des yeux, s'étreindre par un mouvement de tout le corps, de l'esprit et de l'âme, mais à distance, en gardant ses distances, et croire que ce rapprochement n'est pas froid, mais au contraire le plus brûlant possible, voilà le mystère et sa clef. Ce matin dans l'autobus, une nouvelle expérience sur ces sujets me fut inopinément donnée. Une femme et son enfant devaient descendre, et un homme présent là et restant à bord, qui je crois n'était pas le père, mais aurait pu l'être, soit un proche, soit un ami de la famille, une connaissance, désirait, précisément à ce moment, embrasser l'enfant. Celui-ci resta muet et dans la position où je me trouvais, je ne put vérifier l'expression de son visage pour confirmer mes hypothèses. L'adulte l'embrassa une première fois, puis, à la suite d'un cahot de l'autobus qui s'arrêtait, ou bien parce que l'enfant détournait sa joue, ou pour ces deux causes à la fois, il lui fut impossible d'atteindre tout de suite l'autre joue. Après quelques secondes, il réussit enfin, maladroitement, à le faire, et pour le souligner, avec une maladresse redoublée et une lourdeur qui me parurent inimaginables, il s'exclama : "Voilà, la deuxième fois !".  L'enfant ne répondit rien, et il me sembla, je ne crois pas me tromper, qu'il n'aimait pas cet homme ; qu'il n'aimait pas être embrassé, être touché. Du moins de bon matin, et avec cette grossièreté. Cette anecdote a probablement éveillé, réveillé en moi des souvenirs anciens. J'ai dû être cet enfant, que l'on transformait, en dépit de lui-même, en saint Thomas. Beaucoup d'occidentaux sont des saint Thomas. Mais sous l'influence de la pensée orientale, des  philosophies orientales, la minorité de ceux qui ne doutent pas, ou qui ne doutent plus, ou doutent moins, progresse, Dieu soit loué ; c'est un mouvement de retour évangélique,  grâce à l'Orient, y compris un Orient très lointain ; c'est un mouvement historique, global, universel, "dans le sens de l'histoire", comme le disaient les communistes. Finalement rien ne se perd et rien ne se crée dans l'Histoire, tout est utile, à sa façon. Mon décalage est complet, des années après mon retour ; mon dépaysement, mon exil sont complets, et ce qui m'environne me sert "sur un plateau" des éléments, des aliments de comparaison cruels, y compris ceux qui m'entourent, proches, amis, ou le passant de fortune dans la rue, le pauvre, le libéré de prison, l'excentrique, ou l'anti-conformiste, l'original, le numéro, celui qui, par les épreuves affrontées,  fait exception, le handicapé social, l'autiste Asperger ; celui qui n'a pas eu de chance, qui, à la naissance, s'est trompé de pays. s'est fourvoyé dans une culture qui ne lui convient pas, pas beaucoup ou pas du tout ; la femme asiatique qui entend, spécialement à son intention, cette phrase odieuse d'aveuglement, d'acharnement à exiger l'ouverture, la transparence : "Vous, les asiatiques, vous êtes fermés du bas. " Oui, elle est fermée du bas précisément parce que, plus proche de Marie que d'Ève, elle n'est pas basse. Et quant à moi, je m'étonne de ceux qui sont fermés du haut, dont le petit cerveau d'oiselet affolé vibre à toute vitesse et qui se prennent pour les rois de la terre, donnant des leçons à l'univers, des leçons du bas, ceux qui sont vraiment des habitants de la terre, qui y collent et entendent s'y attacher, s'y lier, tout en se targuant d'être libres. Beethoven a dit : "Mon empire est dans les airs". C'est l'orgueil de celui qui a renoncé à l'orgueil. Beethoven est un Christ dont le royaume n'est pas de ce monde. La musique n'est pas de ce monde. La passion croissante des Chinois, des Coréens, des Japonais pour cette musique  est finalement un indice de convergence générale vers les fins dernières. A la fin des temps, j'imagine que, par les effort conjugués de tous, la pensée intime des grands artistes sera ressuscitée, leur philosophie s'affirmera au-delà de la dichotomie Est-Ouest. Les deux cerveaux de la planète, le droit et le gauche, enfin, se rejoindront et communiqueront.