23. avr., 2018

Pages intimes (51)

 

Je repense ce matin à l'un de mes professeurs à l'Institut des langues de Beijing, qui me fit une magistrale démonstration d'ethno-psychologie ; j'ai plaisir à évoquer cette minuscule scène de théâtre dont il fut l'acteur, non sans sobriété et discrétion. Nous avions étudié l'expression feng'ge 風格que l'on peut traduire par "style". Littéralement, c'est la caractéristique, ou la spécificité des vents. De "vent" l'esprit glisse, par association d'idées, à climat, coutumes, mœurs.  Il se trouva que j'étais seul avec lui, soit après, soit avant le cours, hasard d'autant plus plausible que nous n'étions que trois dans sa classe.

Le professeur Kong me dit soudain : "Chaque pays possède son feng'ge, son tempérament national." Je demeurai silencieux ; lui également. Nous étions unis par une sorte de sympathie profonde. Il me paraissait âgé, beaucoup plus que moi, puisque j'étais son élève. En réalité il était encore assez jeune. Son visage buriné et surtout ennuyé, contrarié par un élément invisible, trahissait une souffrance vague. Cependant, ses yeux brillaient lorsqu'il nous sentait vivement intéressés par ses propos, et alors le bord de ses lèvres se relevait pour accentuer un sourire d'ironie. Je l'aimais et je crois qu'il me le rendait bien. Je ne suis pas certain de ne pas avoir oublié son nom, mais Kong lui convient parfaitement, car c'est le nom de famille de Confucius. Je pense que je commets une confusion et qu'un autre professeur s'appelait ainsi, mais il importe peu ici. Ce qui est inoubliable fut la scénette qui suivit cette phrase fatidique : "Chaque pays possède son tempérament national." Sans ajouter un mot de plus, il alla refermer, théâtralement, la porte de la petite classe, restée ouverte. Il y a des pays, comme l'explique E.T. Hall dans La dimension cachée, où la coutume est de laisser les portes ouvertes ; et d'autres  où il est impératif de les refermer. La Chine, d'autant plus la Chine d'alors, fait partie de la première catégorie. Fermer une porte, peut signifier se mettre à l'écart, cacher quelque chose, comploter.

La porte une fois refermée, une étrange sensation m'envahit, je me trouvai seul avec ce professeur pour la première, et aussi pour la dernière fois. Je résidais alors dans le pays depuis trois mois à peine. J'avais connu à Paris des amis taïwanais. J'avais été proche du Vietnam par mon bref mariage avec une Eurasienne née à Saïgon ainsi que je le relate dans La mort tisse. Sa grand-mère du côté maternelle, qui n'était pas métisse, m'initia grandement à l'Asie. Mais elle avait tendance à parler beaucoup, et il me fallut des années pour entrer dans le silence, pour m'enfoncer davantage dans le mysticisme du silence. Cette petite classe, une fois la porte refermée, fut une étape décisive. Le professeur Kong continua à se taire, mais il me regardait doucement, de biais, sans me dévisager. Il ressemblait au père Huang, qui parfois se conduisait ainsi avec moi, mais le professeur Kong le faisait d'une manière moins brusque, plus tendre. De mon côté je réfléchissais à toute vitesse, et j'étais très surpris. Une sensation de calme cependant m"envahissait. Je voyais que le professeur était heureux de sa démonstration, de l'effet qu'elle produisait sur moi. Peut-être qu'à la fin, il me répéta cette phrase, comme une devise : "Chaque pays possède une feng'ge, sa particularité, sa spécificité nationale." Maintenant, en écrivant ses lignes,  je comprends que non seulement il voulait me mettre en garde contre la tendance chinoise au secret (car j'ai longtemps interprété cette petite scène comme une discrète critique du régime communiste), mais qu'il m'initia à la perception d'un autre monde caché dans celui-ci. Et en fait ces deux explications sont complémentaires, et similaires. Il serait trop long de développer ici comment, et pourquoi elles ne sont pas contradictoires. Si je repense, aujourd'hui, à ce qui fut pour moi, dans mon évolution, un petit événement, une  prise de conscience, que quantité d'autres suivirent, par exemple, l'ascension de la tour des esprits, la "tour du val des immortels", près de Nanjing, que j'ai racontée dans Le sphinx du retour,  -- c'est parce que  le "feng'ge" dans lequel je me meus à présent, le tempérament de la France moderne, est très différent. Je vis dans un tout autre cadre. Le refus du mystère, la recherche, en fait impossible, d'une transparence totale, d'une clarté sans ombres, en sont les caractéristiques. 

Comme l'a dit Cioran, le bonheur, la conception du bonheur, en Europe, prend fin à Vienne.  En Europe orientale, finalement sur tout le continent eurasiatique, il en est ainsi : la conception  du bonheur n'est ni celle de Vienne ni celle de Paris. Cioran est un esprit cruel, et quelque peu brutal. Il ne mâche pas ses mots, il ne ménage personne, à commencer par lui-même. Il faut, pour ce faire, être animé par un fort souci d'honnêteté et une grande exigence de vérité.  Il va jusqu'à affirmer, par exemple, que les Français ont le génie de la médiocrité, ou, en d'autres termes, que cette dernière, chez eux, conserve les apparences du génie, ce qui est quand même une qualité et l'indice d'un certain niveau. Ou bien il affirme que la mort est le seul problème philosophique qui vaille ; que l'histoire de la philosophie, ou des idées, n'est pas de la philosophie ; et qu'un philosophe véritable, comme au fond le fait un romancier, ne doit parler que de ses propres expériences. C'est une manière de liquidation, liquidation qui d'ailleurs, selon lui, caractérise le bouddhisme, c'est ainsi qu'il le définit : une entreprise de liquidation.   (à suivre)