21. avr., 2018

Pages intimes (50)

 

La prise de possession du monde. Ce qui distingue l'Occident de l'Orient, sentiment que chaque matin j'éprouve, voyageur éternel, fraîchement débarqué à Roissy. Mon adorable et très aimable interviewer, à France Culture, après la publication du Sherpa et l'homme blanc, me demanda quand j'allais retourner en Asie,  mon "raft" étant, selon lui,  "à l'arrêt sous la tour Eiffel". Ma réponse le surprit : "J'y suis encore." En vérité, que je le veuille ou non, j'y suis encore, j'y suis toujours.  Des expériences passionnantes et fantastiques s'en suivent. A la tombée de la nuit, je rentre dans une caverne. Durant la nuit, je rêve en chinois ou en japonais, je quitte Paris.  Au matin, un nouveau voyage commence. Cette activité forcenée et extrémiste qui caractérise l'Occident, cette volonté et ce désir de prendre possession du monde, cet esprit de lutte, ainsi que le disait le père Huang à la fin de sa vie, est une conquête qui a, hélas, perdu ses vertus. Non seulement elle désenchante le monde, mais elle l'appauvrit. Le positivisme, le réalisme seraient indépassables. A ce qui est sous nos yeux et notre nez, se résume le monde, le tout du monde. Tout est plat, les couches profondes sont une menace ; peur de la dissymétrie, de l'irrégularité,  de la nostalgie, du mystère.  Tout est carré. S'emparer vivement des choses et des êtres, avant de disparaître pour toujours, est un devoir.  La crainte de Dieu est un leurre. La crainte de ce qui est plus puissant que nous, individuellement, mais aussi collectivement, en tant qu'espèce, du point de vue fragile de l'humanité entière. L'homme blanc intimidant, sûr de lui, de son bon droit, de ses conquêtes passées, de sa science, n'imagine, ni ne voit à quel point l'homme d'Asie est craintif, respectueux, discipliné, faible et fragile en quelque sens, mais fort d'une énergie nerveuse, au sens où celui que Dieu anime n'est jamais fatigué, comme s'il avait lu depuis toujours les Psaumes, d'une manière innée, naturelle,  dispensé ainsi de les relire et relire sans les comprendre, ni les mettre en pratique  ; comme s'il était en avance, non en retard, sur le christianisme, le judéo-christianisme. Certes il s'appuie sur ses congénères, il est collectiviste, il tient compte de l'autre comme de lui-même, souvent plus que de lui-même -- est-ce donc un si grand défaut ? Le collectivisme, l'intérêt général sont-ils fatalement synonymes de totalitarisme ? N'est-ce pas l'anarchie, stade suprême de la dégénérescence de la démocratie,  qui engendre la dictature ? Et d'ailleurs, nulle société, nulle politique ne nous apporteront jamais le bonheur et la liberté.  C'est à un autre niveau et sur un autre plan que se joue l'essentiel.

Mes pensées se portaient ce matin sur le symbole du petit navire, du voilier.  Il avance par le jeu de forces qui le dépassent  : le vent et la mer. Le marin tient le gouvernail, action modeste, infime, c'est tout ce qu'il peut faire : tenir et manier un petit manche en bois. Se confier, se placer adroitement entre les mains puissantes de l'air et de l'eau. Les forces élémentaires nous soulèvent, elles nous protègent et tiennent à nous beaucoup plus que notre orgueil et notre fantaisie désordonnée ne le croient. C'est, pour l'éveillé, un miracle de tous les instants. L'éveillé qui dort et rêve à la fois, d'un seul élan, d'un seul souffle, d'une respiration à la suivante. Le sur-éveillé, c'est-à-dire le flottant, le dormeur conscient qui sait où il va, parce qu'il se laisse porter,  comme un nageur habile, n'utilisant sa force individuelle qu'à bon escient. un très bref instant. Tel le vieillard qui s'amuse dans les remous d'une cascade, chez Zhuangzi. Cet art et cette science forment le fond de la philosophie orientale ; les enfants n'ont pas à l'apprendre, elle leur vient du lait maternel. Ils la boivent et la savourent au sein de leur mère.  B. K. S. Iyengar, le professeur de yoga de renom, expliquait qu'il se voyait  obligé de donner une légère impulsion à ses élèves orientaux, parce qu'ils sont naturellement passifs, obéissants  ; et, au contraire, de freiner ses élèves occidentaux, parce qu'ils sont trop fougueux. Ces images, celles du cheval et du voilier, me rappellent la question de Liszt : "Traitez-vous, menez-vous  votre piano comme un navire, ou comme un coursier ?"  Lui-même devait être, tout à la fois, tantôt le cavalier hongrois qui vole, et se rit des obstacles ; tantôt le pilote en son navire, par moments l'infatigable rameur.

Qui célébrera les noces de l'Orient et de l'Occident à la fin des temps ? qui réconciliera tous les hommes , quel nouveau Christ, quel nouveau Messie leur montrera, leur mettra en main une bannière qui ne soit pas guerrière, mais qui les unira ? au sens où toute religion, toute philosophie et toute science véritable devraient non opposer, mais unir ? Opposer temporairemert, unir essentiellement ; opposer par tactique, unir par stratégie.

Je n'aime plus les esprits vinaigrés, acides, qui noircissent tout --  sinon à titre d'étape, sur le chemin. Même Cioran, cet auto-crucifié, ce Pascal du vingtième siècle,  en arrive à la fin à ne plus rien dire, ne plus rien écrire, et à écouter Bach. Ecouter Bach, cette musique cosmique, hélas il faut une certaine éducation, une formation, une chance au départ pour y accéder. Je me souviens qu'enfant je fustigeais ce que j'appelais la musiquette : 'Au diable la musiquette !" ai-je alors écrit.  Elle rend mal à l'aise comme un tracassin, elle fomente des troubles, rend malade, rend malheureux, nul n'y peut rien. Personne n'éradiquera jamais le principe du mal, le principe négatif qui est constitutif de l'univers. Il est seulement possible de l'éviter, par un jeu d'esquive comme au judo, de le rendre inopérant sur soi, et si possible sur autrui ; de déverser l'énergie mauvaise ailleurs ; de s'en détourner quand il serait néfaste et stupide de se laisser détruire, ou de s'auto-détruire ; de fuir la fascination de la boue et de l'échec absolu, de s'en écarter avec précaution, sagement. C'est ce que j'aurais pu apprendre plus tôt si l'héritage gréco-latin m'avait été mieux transmis, peut-être ? -- c'est ce qu'il m'a fallu aller apprendre, chercher jusqu'en Chine et au Japon.