19. avr., 2018

Pages intimes (49)

 

Je crois fermement qu'il existe deux catégories d'hommes : ceux qui ont vu le désert, ceux qui en sont privés, pour un temps ou pour toujours ; ceux qui l'ignorent, n'y pensent jamais, ne le verront jamais. Dans un café du quinzième arrondissement, le patron me paraît alsacien, d'une province que j'aime, en direction de l''Est, mais le serveur m'est plus proche encore. Il ne dit pas bonjour avec les lèvres, mais avec le corps, avec l'esprit. Une brume de nostalgie l'environne. Je devine qu'il souffre, mais il n'est pas amer. Il communique avec moi par des voies psychiques. Ses paroles sont silencieuses et nous lisons nos pensées. Le menu geste d'un doigt attardé sur une table, un léger mouvement de tête, à eux seuls, me parlent. Je le devine membre d'une confrérie, celle des invisibles amants du désert. Ainsi sommes-nous unis et une tendresse vague nous relie. Je l'observais l'autre jour fixant le boulevard, cherchant l'horizon, une ligne inexistante, déchiffrant l'espace, jaugeant son éloignement. Je me suis tout de suite dit qu'il venait du désert, y était peut-être né ; ou en bordure.  La ville, à n'en pas douter, lui pèse ; plus qu'à moi de beaucoup.  Il est dit que qui voit une seule fois le désert désire le revoir. J'ai vu trois fois le désert, c'est peu et beaucoup. Une fois le Rajasthan, Jaipur, cette ville où tous les siècles se mélangent, sont agglomérés, se confondent et s'additionnent, repoussant, contredisant toute dissertation. Deux fois le Gobi, en direction de la Mongolie, au sortir de Beijing, qui était autrefois une oasis. menacée par les sables. Les dromadaires et les cacahuètes sont les attributs et symboles secrets de Beijing, la capitale du nord, tout près à l'ouest, en direction de l'Ouest, de l'Occident, de Paris, du Finistère, de la fin des terres, au loin, très très loin. Mes chers élèves, à l'Agence japonaise de coopération internationale, me parlaient du désert. En fixant les cartes, l'Atlas, j'y voyageais avec eux, j'y voyageais dans leurs yeux, flottant comme un navire, embués et troubles. Monsieur O-gi-so, en particulier, aimait la Mauritanie, Nouakchott, il m'y invitait. Il n'y a aucun risque que je puisse jamais oublier le nom de monsieur O-gi-so. O-gi-so-san. Qui a vu le désert une seule fois ne l'oubliera jamais. Surtout la transition vers le désert total. La disparition progressive des plantes, des animaux, des hommes. C'est une surprise, celle de la raréfaction, de la mort. Une inquiétude vague, de plus en plus forte. Puis une angoisse vous étreint.  Où sommes-vous ? qu'arrive-t-il ? que se passe-t-il ? sur quelle planète sommes-nous et vers quoi nous dirigeons-nous donc ? C'est alors que les hommes savants, qui ne cessent de parler de Mars, des galaxies, de la conquête de l'espace, apparaissent comme des idiots. Des ignorants complets. Il ne convient pas d'aller si loin dans les cieux noirs, de sonder les espaces sidéraux, pour voir ou imaginer, contempler le visage définitif, la face du lointain passé ou du lointain avenir de notre chère planète. Le désert est ici, il est en nous. Il est également dans le désert de la ville, le désert des cœurs, des pauvres relations des hommes entre eux, la désertification des sentiments et des vies. Ce serveur humble venant d'un pays arabe, je ne sais exactement lequel, peu m'importe, fait se lever une sorte de tendresse sur le pavé ; il m'aime, il me comprend, m'apprécie, je le sais, sans mots échangés. Il me retransporte au Japon. pays qu'il ne connaît pas, qui ne l'attire en rien ; ou sans doute il ne désire pas aller, même si un mystérieux bienfaiteur lui faisait cadeau d'un billet d'avion.  Il me reporte à Nancy, place de la Carrière, où j'écrivis la troisième de mes brèves nouvelles, intitulée par anticipation : Le banc (oui, le banc, et non le blanc, ce n'est pas là un lapsus de plume)et qui aurait pu aussi bien s'appeler l'arabe, ou mieux, l'étranger.  Ce fils de Sem pourrait être issu d'une autre branche de la généalogie biblique, sans y rien changer. Un même arbre se divise en deux, trois, quatre branches principales ; celles-ci se ramifient, se diversifient à leur tour en une foule d'autres, jusqu'aux petites brindilles que nous sommes, isolément. Tronc et brindilles sont liés par la sève.  

Une sorte de carte mentale, de géographie psychique nous rapproche soudain ; ou nous éloigne, nous repousse tout aussi vite, et parfois à jamais. Il se trouve que j'ai lu le même jour un article scientifique, dans un grand journal américain, qui évoque des recherches en cours sur la mise en phase des cerveaux, par le biais des ondes cérébrales. Une conformité d'organisation, une concordance de vibrations, une communauté du tressaillement nous apparentent, ou nous opposent. C'est un peu comme si une musique commune entre nous, se jouait aisément, ou malaisément. Avec nos amis, faire de la musique est agréable et immédiat ; c'est un miracle. Avec nos ennemis c'est la discordance et la cacophonie, rien n'y remédie ; c'est un cauchemar. J'ai souvent éprouvé, et tous les musiciens le savent, que le même amour de la musique classique crée, en un éclair, une amitié vive, tisse un lien intense. Chopin, Mozart, Beethoven, Schubert ou Schumann sont des entremetteurs naturels. Il est probable que les lignes de force à l'intérieur des partitions, bouillonnement enfermé, énergie potentielle, comme le génie prisonnier du vase, recherchent désespérément des esprits et des mains secourables pour resurgir, ressusciter, revivre.  Au dire de Gheorghiu, cette résurrection, telle que son père le lui avait expliquée, enfant, s'étend même à toute écriture, tout signe. Le mot écrit est mort, et mis au caveau, mais il est réveillé par le lecteur. Les apparences de la mort, la trace déposée qui attend et prépare anxieusement sa renaissance, tout ce processus magique de métamorphose serait donc la loi de l'art, comme de la nature. Résurrection du Christ, comme des saisons, de la verdure, si régulière, si nécessaire, si attendue,  que personne ne s'en étonne plus. Passage par le dessous, la défaite, les affres de l'échec ; la souffrance qui est connaissance. Apparition et disparition, dialogue sans limites et sans fin, voix alternées de la dialectique fatale et bienheureuse, qui, en dépit de nous, gouverne.