16. avr., 2018

Pages intimes (48)

 

L'humanité cherche collectivement quelque chose, elle tend vers un avenir mystérieux. En dépit de tensions, de haines et d'incompréhensions persistantes et plus fortes que jamais, il n'est pas impossible d'éviter le pire. En tous cas il convient de maintenir l'espérance et de remercier encore et toujours. Je n'aime pas, je n'aime plus les esprits chagrins. ni ceux qui, comme le Méphistophélès de Goethe dans son Faust, nient obstinément, "nient sans trêve". Dire oui et rendre grâce, c'est ce que le Japon m'a apporté, autrement dit la conjonction du bouddhisme et du shintoïsme.  Il existe beaucoup de sortes de christianisme, d'interprétations de l'enseignement du Christ, de ses énigmatiques paroles, ses rébus à l'oeuvre dans les paraboles, tout comme, du reste, il existe maintes écoles, maintes formes de bouddhisme. Le plus difficile, le plus rare, est de tenir en main, à l'intérieur de soi, et d'appliquer, en chaque circonstance, en toute situation, l'essence profonde et ultime de la doctrine. Il est d'ailleurs impossible, à la lettre, de dire de quoi il s'agit, et de le communiquer par un mot, une pensée. Ramana Maharishi, en une occasion, déclare que c'est "la chose", ce qui ne nous avance guère ; ou bien qu'un homme qui a compris, dès lors,  ne "pose plus de problème" ; et en tous cas il ne pose plus de questions, il est calme, apaisé, heureux et enthousiaste ; il accepte tout avec une sorte de joie, y compris la souffrance, sa disparition, les échecs, et même le déshonneur, les pires revers. Le pire est chez lui l'objet d'exultation, de jubilation. C'est, ou c'était l'état d'esprit transcendant des martyrs.

Toutes les sagesses reviennent au même, tournent et retournent autour d'un même point, un centre, s'accordent sur '"le Centre", mais comment l'expliciter, le transmettre, le communiquer ?  L'art l'exprime souvent, mais pas par la virtuosité pure, l'épate, la provocation. Ou plutôt la stupeur que l'art entraîne parfois chez le contemplateur ou le spectateur n'est qu'une étape, un signe, en soi insatisfaisant. C'est pourquoi l'école Zen, qui été galvaudée en Occident, comme par hasard,  comme si la vocation de l'Oocident était d'éteindre, occire, y compris le meilleur -- le Zen, le Chan en Chine est un moyen à la fois fort et simple de monter directement au sommet, et de s'y maintenir, d'y survivre dans une atmosphère raréfiée. Y suffisent une gestique, un clin d’œil, un mot unique, parfois un "truc", une obstination, une obsession, la répétition d'un geste, d'un horaire, d'une habitude chérie. C'est ici la force du rite, de la liturgie, ou de la tradition ; toutes les traditions, dans d'innombrables cultures, car tous les hommes, dès avant l'écriture, et même dès avant les langages, se sont accordés sur l'essentiel, l'ont certainement découvert, et exploré. Une  raison ultime  d'être là, de vivre et de mourir, de naître et de disparaître, en ce monde et hors des mondes, Finalement et tout compte fait, tout bien pesé, l'homme qui répète une formule, un mantra, le nom de Dieu, le saint Nom, ou se pénètre du divin,  ou du Bouddha, cherche à imiter le Christ, faire un avec lui, empoigne l'absolu par un raccourci vers le sommet, et assure, au moins par instants, son équilibre. Conserver cette paix, cette joie, cette certitude à jamais, à travers toutes circonstances,  indéfectiblement, est une étape plus haute, que les disciplines orientales ont, à mon humble avis, plus étudiée et plus pratiquée que la sagesse chrétienne. Mais peu importe à cette heure : il s'agit maintenant de tout concilier, de nous réconcilier sur cette terrible terre, et de nous donner rendez-vous au sommet, pas dans les bas-fonds, ou les marais. 

Ces explications elles-mêmes sont laborieuses ; et au fond inutiles. En fait, je n'en ai pas besoin. Je n'ai plus besoin, nul besoin fondamental d'écrire, ni même de  pratiquer un art, faire de la musique, jouer du piano, ni de pratiquer le hatha-yoga, exercice physique dont le but est spirituel, puisque tout est lié en notre corps, le physique et le métaphysique. l'au-delà du physique et du naturel, le surnaturel,  ou le surréel. Voici la coordination suprême, telle est la discipline suprême. Et les religieux sont coordonnés et disciplinés. Qui vante l'incoordination, l'indiscipline, au nom du personnalisme, de la personnalisation, ne peut pas incarner une vérité très haute. Je constate ici que beaucoup de gens s'attendent à ce que leur incoordination, quelle qu'elle soit, même la plus folle, sans valeur ou de peu de valeur, soit respectée et estimée. Le fantasque dépourvu de sens, en tant que tel, est mis à l'honneur. Le fantasque est confondu avec la divine extravagance, dans la rue comme dans les arts.  C'est d'ailleurs ce qui a conduit, pas à pas, concession après concession, de faiblesse en faiblesse, les arts à leur ruine, au siècle dernier ; ce point mériterait à lui seul une étude à part. L'art ne repose pas sur la critique, la destruction, la réduction, l'impertinence, ni même sur l'originalité avant tout, au-dessus de tout. Le progrès à tout prix, coûte que coûte, ne peut représenter la sagesse et incarner l'idéal, que ce soit dans les arts ou dans les sciences. Les arts, comme les sciences  et plus que les sciences, supposent une haute organisation, une forte logique et la discipline de l'émotion. En art, c'est ce qui s'appelle d'un mot confus la "forme", vase, récipient, canal qui enferment et convoient les passions, transportent le feu. Toute sonate de Beethoven, ou de Haydn, à vrai dire toute oeuvre digne de ce nom, longue ou fulgurante, nous le prouvent. Et l'adoration, le culte divin, de la même manière, a besoin d'une forme, ne s'effectue ne se perpétue pas sans discipline, sans organisation. C'est pourquoi le culte de l'indiscipline, et de la désorganisation, et de l'informe, ne peut qu'avoir des conséquences  néfastes, tant pour l'individu isolé, que pour la société qui les assemble.