14. avr., 2018

Pages intimes (47)

 

Toutes les grandes guerres débutèrent au nom de la paix, en vue de l'anéantissement du mal incarné par l'adversaire. Hitler lui-même, génie du mal, fou, forcené, mystique du mal, disait désirer la paix. L'impuissance de la politique, internationale ou nationale, niveau premier et superficiel des rapports entre les hommes, de société à société, m'apparaît,  ce matin,, une évidence tragique. La moindre erreur de tir, humiliant une armée, un peuple, une culture provoque des réactions qu'un dirigeant épris de paix regrettera trop tard. Ainsi le hasard dicte-t-il le pire et le meilleur. Une goutte déchaîne la tempête. L'aile d'un papillon, de cause en cause, met en branle un typhon. Après la lecture du discours du Président américain, dément shakespearien, naïvement suivi par ses alliés, il ne nous reste qu'à prier l'Esprit absolu, le Tout-puissant, quelque nom qu'on lui donne, d'épargner le monde.  En l'occurrence, la sagesse russe, ou chinoise, la sagesse orientale, face à l'extrémisme téméraire de l'Occident moderne. Cette phrase peut choquer, je le sais. Il faut résider  longtemps, très longtemps à l'étranger, dans un environnement incompatible avec celui de sa naissance, pour en envisager le sens. Je ne me targue d'aucune supériorité d'intelligence. Mais le fait est là. Qui n'a quitté que très peu les rivages méditerranéens, ne comprendra jamais à quel point, à quel degré est puissant et légitime "le reste du monde". Que l'Occident contemporain ait l'audace de défier, à la fois, la Russie, l'Iran, la Chine, la Turquie, etc. -- la liste est longue --, passe toute imagination. C'est la démesure, le crime d'hybris. Pourfendre le mal au nom du dieu liberté, du dieu égalité, du dieu justice, et ce faisant, déchaîner mille démons, faute de pouvoir reconnaître que la justice, la liberté, et l'égalité véritables ne sont pas de ce monde. Je ne suis rien, ni fonctionnaire, ni professeur, ni même auteur reconnu, j'exprime humblement mes vues. Le Japon s'éloignera du camp occidental dès que sa stratégie secrète et ses intérêts le lui permettront. Le renversement des alliances ne surprendra que les ingénus qui n'ont jamais étudié l'Histoire. Machiavel, comparé à l'auteur de l'Art de la guerre, Sunzi, est un enfant de chœur. Je me demande si tout ce qui se passe sous nos yeux n'est pas le glissement inéluctable en direction de l'étape suivante de l'Histoire, prévue par Spengler il y a exactement un siècle, et qu'est-ce qu'un siècle dans l'histoire des hommes, pour l'évolution de cette terre ? Tout va en ce sens :  la fin inéluctable de la domination blanche, anticipée par Mircea Eliade, Cioran, les esprits roumains clairvoyants, ou Paul Morand, et bien d'autres, au spectacle de Paris et de Londres, de l'Europe occidentale, après 1945.  En un seul mot provocant : un cadavre, une dépouille qui sent bon. Un faux parfum. Qui connaît vraiment le monde, qui est capable de prendre un point de vue planétaire, non seulement régional -  pas au sens de la Catalogne, ou de la Corse, mais au sens de groupements ethno-culturels immenses et profonds -- aboutira à cette forte conclusion. Je souhaite me fourvoyer. Je ne demande pas mieux qu'on me le montre. Je ne  travaille ni pour le quai d'Orsay, ni pour aucun autre quai. Ni pour une église précise et déterminée. Je travaille, ou plutôt je pense -- et penser est un travail, un agir, un faire, un être, en tous cas ce n'est pas un avoir -- uniquement pour l'église universelle,  l'homme universel, l'esprit universel. Le titre de mon prochain  roman est fixé, à supposer que le temps me soit laissé de le continuer et de l'achever : c'est L'homme sans terre. Une apologie de la virginité, un hymne à Virgile, un plaidoyer en faveur du Ciel. Je tourne et retourne depuis toujours afin de circonscrire la racine de l'arbre, variations sur un thème. L'écrivain, on l'a dit,  est un obsédé qui écrit plusieurs fois le même ouvrage. Le musicien de même, écrit toujours la même Sonate, comme Beethoven, ou la même Partita, comme Bach. Qu'il n'existe pas de progression, d'avancée en art, en littérature, à la différence des sciences, est une grande leçon philosophique. Et peut-être, au plus profond, en est-il de même, pour la mosaïque des sciences, tout bien considéré, pour les rhizomes des savoirs. Ce qui importe est l'au-delà du savoir, l'au-delà de tout.

Du temps où Internet, le grand Filet International n'existait pas, je me suis rappelé, ce matin, qu'Anneliese Graschy m'avait prié d'envoyer de Tokyo, de l'Université de Tokyo, à un chercheur de l'Université de Nanjing, tout ce que je pouvais trouver à la bibliothèque sur Newton. Je m"exécutai, et je reçus, quelques mois plus tard, en récompense, une magnifique calligraphie. Deux seuls caractères : Xun Dao 尋道. Chercher le Dao, enquêter sur la Voie. Ces deux caractères, énormes, dépassaient de beaucoup en valeur le simple prix de mes photocopies. Il émanait d'eux une  énergie, une force, ou une volonté qui m'impressionna,  passa dans mon corps, me traversa l'esprit. C'était un tourbillon. Un tourbillon et un ravissement. Chercher la Voie, telle fut en effet, à partir de ce moment, comme auparavant, ma mission en ce monde. Ma voie et la Voie. Une vocation. Cet appel, chacun le ressent à sa manière. Mais si tous le discernaient, y faisaient écho, le monde se muerait à l'instant même en paradis.