12. avr., 2018

Pages intimes (46)

 

Me promenant, plus précisément marchant d'un pas rapide dans la forêt de Saintt-Germain, ce dernier dimanche, je me mis à réfléchir à nos cinq sens. Ma vue s'étendait loin, ce dont les rues de Paris nous privent, nous empaquetant à l'intérieur de petits mondes cloisonnés. L'ouïe est libérée par la campagne, moins que l’œil, car nulle cage, nulle barrière  ne l'arrête. Je me mis immédiatement à penser à Igor Markévitch qui, dans sa belle et riche autobiographie intitulée Être et avoir été, explique qu'il fut doté, dès l'enfance, du don rare d'entendre à très grand distance. Je continuai ma réflexion en songeant que l'odorat et le sens du goût concernent des mondes proches, le second s'adressant seulement aux matières qui pénètrent notre corps. Il a été dit que l'odorat est un sens fin et aigu, qui serait le dernier à s'éteindre à la mort. Sentir à grande distance est rare, c'est le flair du "sauvage". Le mot de flair est profond puisqu'il s'applique à tout ce qui touche au sens second, à la double vue, au dépassement de tous les sens, au-delà de leur usage ou registre ordinaire. Il est beau de dire que quelqu'un a du flair, plus beau que de dire qu'il renifle.

J'en vins ensuite, dans ma promenade, à envisager et à ressentir par tous mes pores, fouettés par l'air vif, le temps agréable et le vert de la chlorophylle, que le sens du toucher est le fondement de tous les autres. Toucher à distance est difficile, mais c'est exactement ce que notre œil et notre oreille, dans une certaine mesure nos narines, savent faire. Nous sommes ainsi renseignés sur le monde extérieur dont notre corps n'est qu'une partie infime. Le yoga insiste sur l'écoute des sons internes et également sur les visions colorées dont le seul fait d'appuyer fortement sur nos paupières nous fournit le spectacle. Combien de fois n'ai-je pas relu le court article de Rudolf Laban, écrit en français par ce chorégraphe mystique, sur les prestiges du sixième sens ! Quel est en vérité le nombre de nos sens ? -- il est difficile de s'arrêter à six. Ils sont sans nombre : c'est l'immense domaine du flair. Ou de l'intuition. Pour la philosophie indienne, au demeurant, la raison, l'intelligence n'est qu'un sens, un de plus, rien de plus. En effet, c'est une fonction du cerveau, l'émanation, la propriété d'un organe, chez les hominidés plus développé, en principe, que chez les animaux, Quoi qu'il en soit, selon Laban, danseur par profession, "le mouvement" est par essence notre sixième sens.  La faculté ductile et malléable, plastique de notre être est, en soi, à la fois un principe de connaissance et un principe d'existence. Enfermés, par exemple, dans une pièce sans lumière, nous conservons la faculté de sentir, de quelque façon, le déplacement d'un être ou d'une chose en silence, non loin de nous, dans le noir.  Notre chair, nos os, notre sang qui circule, tout est sens en nous, tout est sensation. L'ambiguïté du mot "sens", en français, a d'ailleurs été remarquée et saluée par François Cheng. Il est difficile et même impossible de trouver un équivalent chinois de ce mot pour exprimer à la fois la sensation, la signification et la direction. Pour un seul vocable, c'est trop de sens. Tous ces sens culminent en une essence, une quintessence. Plus que de longues explications et argumentations, raisonnements ou arguties, la sensation est reine. Sans aller jusqu'à dire comme l'a osé Alain Daniélou, en ouverture de son livre Yoga, méthode de réintégration, qu'il convient de "mépriser l'intellect", que nous sommes tout proches  du divin dans nos jouissances, qu'un simple parfum nous y mène --  il est vrai que nous nous perdons souvent dans le labyrinthe sans issue des grammaires. du verbiage, du charabia. L'un de mes élèves à l'Agence japonaise de coopération internationale, passé temporairement par la France, avant de gagner son pays d'accueil, africain ou arabe, me fit remarquer qu'on y cultivait le charabia. Parler charabia n'est pas une faculté admirable ou enviable. 

Tous les arts s'appuient sur la sensation, sur les cinq sens et un art ne se démontre pas, ne s'explique pas. Ce qu'il faut développer et raffiner à l'extrême, ce n'est pas la discussion, mais l'émotion. L'écrivain qui aime profondément la musique sait combien il est difficile et au fond inutile, vain, ou très insatisfaisant de parler d'elle. Le tout petit ouvrage appelé simplement  Vie de Beethoven par Romain Rolland, écrit en 1902 pour se consoler de son divorce avec Clotilde Bréal, est finalement meilleur que l'épais Beethoven de mille pages qu'il achève peu avant sa mort ; celle-ci ne lui a pas laissé le temps de "faire court". Les pianistes qui ont écrit un livre entier sur les Trente-deux sonates, citations musicales à l'appui, sont d'un piètre secours pour les jeunes pianistes. Tout est dit dans les notes, les partitions, dans les sons, les mélodies et les structures, les architectures harmoniques. Qui écrit sur Beethoven n'a plus le temps de le jouer, l'étudier, le pénétrer. Pour avoir beaucoup travaillé -- je me demande pourquoi --, les variations de la Sonate op 26 en la bémol, dans l'enfance, puis au Japon, ensuite à la Schola cantorum, et hier encore, je sais quel univers prodigieux s'y déploie. Rien de plus difficile et de plus exaltant au piano. Chopin, dit-on, aimait particulièrement cette oeuvre. L'art de la variation et l'art de la fugue sont des moyens puissants, presque scientifiques, d'accès au divin, c'est-à-dire aux mystères étourdissants qui nous environnent et nous emprisonnent, nous capturent et nous captivent, Jouer cette sonate, et toutes les autres, c'est entrer dans des mondes inconnus, non seulement de beauté, mais de complexité et au fond de sainteté. Claudel se doutait vaguement, après Schopenhauer, que les dernières sonates explorent les plus hauts états mystiques. Le penseur se prend, dans ces pages, à espérer de nouveau en l'homme, le poète y puise une confiance revivifiée.

Il est malheureusement difficile de communiquer ce sentiment. Le songeur, le rêveur réside, ou s'envole ici très loin du cynisme contemporain. L'odieux cynisme qui consiste à exposer dans les journaux des cadavres d'enfants, à la page suivante des photographies de femmes nues, sans doute pour se réjouir de la faculté de pouvoir en faire d'autres ; puis, à la page suivante, l'annonce de "frappes" vengeresses, qui vont atteindre par erreur d'autres innocents, ce qu'un commentateur, mais sans doute sa langue a-t-elle fourché, appelait, à ma stupéfaction, "la fête". Les innocents n'ont demandé ni à mourir ni à recevoir les honneurs honteux des journaux. Du temps d'Hérode ce martyre d'un genre nouveau, de style moderne,  leur était du moins épargné.