9. avr., 2018

Pages intimes (45)

 

Nous recherchons très loin ce qui est,  le plus souvent, juste sous notre nez, à portée, tout près, trop près. J'en ai eu la preuve à l'instant, un objet perdu me l'a enseigné, au comptoir d'un bar. il n'était pas tombé sur le sol, mais s'insérait en silence, tranquillement, dans la rainure  invisible, à hauteur de ma main, Le serveur l'a vu, pas moi. Il en a du reste ressenti une sorte de supériorité, celle de son coup d'oeil aiguisé de serveur, sentiment qui le  rachetait à ses yeux, et aux miens, car auparavant, il s'était trompé dans l'addition. Je tiens cette anecdote pour une immense leçon de philosophie, en ce lundi matin. De faiblesse en faiblesse, d'erreur en erreur, nous errons tous dans une nuit profonde. Il n'empêche que les asiatiques de Paris, dont je fais partie par procuration, ont un profond mérite à se mouvoir en gardant leur salubrité mentale, c'est-à-dire leur raison, dans un pareil environnement. Et tous les étrangers de Paris ; et aussi les Parisiens eux-mêmes. Et, somme toute, l'homme contemporain quel qu'il soit, perdu au milieu de ses créations, ses illusions, ses songes voilés, ses rêves manqués. En vingt-quatre heures, de nouveau, au moins deux ou trois extrême-orientales, entrevues en courant, dans la mêlée, me propulsent en une demi-seconde à des années-lumière de Paris. Paris, la vie d'ici, la vie normale d'ici, est pulvérisée à la vitesse de la lumière, remise à sa place, qui est basse. Je vois, ressens, entends, comprends par tous mes pores, par toutes les gouttes de mon sang, toutes mes cellules cérébrales, qu'elles sont catastrophées, dévastées, réduites au néant, littéralement atterrées, ramenées, plaquées contre terre ; et que leur mari, ou leur ami, ou leur enfant, ou Dieu lui-même, le Christ lui-même n'y peuvent rien. Le mysticisme ne fonctionne pas ici ; n'a pas cours ici dans les échanges. Seul le Bouddha, et encore, les accompagnent, les soutient.  Elles sont aux prises avec le destin d'Ulysse, elles explorent une fatalité grecque, ou plus que grecque, sino-japonaise. Je me retrouve, redécouvre en elles, perdu comme elles, au milieu de millions d'êtres étranges, de créatures non apprivoisées, pour qui seul "l'autre" est imbu de soi, en un mot dans la jungle, dans la brousse, au pays des Zoulous. "Où est la civilisation ? où est la barbarie ?" telle est la question que je me suis posée dès mon retour, après une troisième traversée de l'Eurasie entière, toutes ces frontières obstinées, ces pièces du puzzle, dont celles avec la Belgique, avec l'Allemagne, qui, on se demande pourquoi, mais il ne peut en être autrement compte tenu de l'aveuglement général --  existent encore. Il y a de quoi devenir fou, mais je n'ai jamais été moins fou. Considérez cette extraordinaire jeune femme, Grace Ly, née d'une famille chinoise du Cambodge, confrontée à un double ou à un triple exil. Son français est très vivant, son tempérament est très français, latin en somme, autant que possible ; et pourtant, à un point de son parcours, la voici obligée de se dire : "Mais enfin, après tout, je suis Chinoise, je suis d'ailleurs ; je suis aussi d'ailleurs." 

Nous sommes tous d'ici et d'ailleurs, certes. Et en priorité, plus que tout,  à la fois de la terre, ici ; et du ciel, ailleurs,  là-bas. Comme ces guerriers japonais, nés avec un seul pied descendu, atterri ici-bas, l'autre demeuré en haut, en l'air, suspendu d'une manière grotesque ;  tout à fait semblables aux Moldaves orthodoxes qu'évoque Gheorghiu en mémoire de son père, dans "De la Vingt-cinquième heure à l'heure éternelle". Mais que de souffrances, d'épreuves, de supplices, pour parvenir à réaliser ce point, faire la synthèse, la formidable synthèse. Dans l'absence de cette synthèse se glissent toutes les incompréhensions, les inintelligibilités du monde ; elles y prospèrent, elles s'y déchaînent, exhalent leurs pestilences.  Cette "heure éternelle", c'est le "printemps éternel" 无尽青春(ou sans simplification 無盡青春) de Li Da-zhao, alias Li Shou-chang, Celui qui préserve la Constance, le printemps sans fin, inépuisable, somme toute la Pâques, le royaume des cieux, l'immortalité mortelle, cette utopie essentielle de la pensée chinoise (et finalement de toutes les anciennes philosophies), capable de réconcilier Taiwan et le continent,  le petit oiseau Taiwan qui tourne le dos, ou fait semblant, au bord, au flanc du continent. Ferment à dire vrai pour unir le monde entier, ou pour le moins d'atténuer les divisions, en tout premier, celles qui sont culturelles, spirituelles,  qui sont le moins fondées, car l'humanité devrait  se rassembler, plus que tout, par l'esprit, par ce quoi, tous, nous nous ressemblons. 

Il existe deux sortes de Grande Identité, une fois levées les petites identités individuelles. L'une par le bas : la poussière, la matière, l'humus, le néant qui, à n'en pas douter, nous constitue, nous informe d'une façon certaine. L'étude des sciences naturelles rend sceptique, pousse au noir, mène au mal, si ce n'est au crime. L'Identité par le haut, la Grande Identité par l'esprit, l'esprit absolu, l'esprit saint qui est la bonne voie, la voie favorable, la dimension propice. Mais enfin, elle est trop difficile, impraticable pour le commun des hommes. Elle prête le flanc à la moquerie, aux quolibets, à une autre forme de scepticisme. Voyez comme chaque culture, en somme, désire rivaliser de noblesse, l'emporter en sublimité sur la voisine : "Notre langue est plus proche que la vôtre d'une langue divine. Et nos nourritures, et notre religion, et notre musique, nos arts, notre esprit. Vous avez la chanson, nous avons le Lied." Or dans les Évangiles, comme dans les Sutra,  l'Unité est vue et réalisée par le haut. Le Père,  "Abba" est un mot noble, autant que Seigneur. La première voyelle jointe à la première consonne. Premier mouvement organisé des lèvres, non balbutiement. Notre Dame est Notre Dame, ce n'est pas Babylone, ce n'est pas Bal. L'extrême-occident contemporain s'est fait, se fait une spécialité du dieu Bal. Je crois, je tiens même que c'est ce qui agace et choque le monde entier, tout le reste du monde ; et ce qui commence aussi à choquer ici même. La pauvreté n'est pas la misère, ainsi que le disait Léautaud,  la pauvreté n'est pas la pouillerie ; ni la vulgarité, la grossièreté.  C'est la flamme flamenca, l'esprit tsigane, simple, sobre, mais aigu, tourné vers le haut, vers l'ailleurs, vers le Ciel. Pur, non lourd, ni pesant, moins encore pataud. Sacrifié, débarrassé d'une indulgence extrémiste d'enfant gâté.