7. avr., 2018

Pages intimes (44)

Pour l'observateur ultra sensible, tous les signes noirs se mettent en place dans le monde, il est triste de le dire, il importe d'oser le dire. Effrayés par ce qu'ils voient venir, les prophètes souhaitent ne plus l'être, se tromper, errer. Nuages noirs, sombres, précédant les tempêtes. Repliement des cultures sur elles-mêmes, réarmement non seulement matériel, mais moral, regroupement par affinités profondes. A la première page d'un journal allemand, l'union des mains étroitement serrées de trois présidents, russe, turc et iranien, lors de leur toute récente rencontre, apparaît pleine de sens. J'ai entendu avant-hier un économiste perspicace mettre en évidence ce que personne ne veut dire à voix haute, penser et envisager véritablement : la pauvreté a reculé sur un plan global, dans le monde, au détriment des classes moyennes dans les pays avancés.  L"appellation de "pays émergents" est méprisante et injuste : elle s'applique à des pays anciens dont le prestige culturel est immense. Quand la Russie ferme le consulat américain de St-Pétersbourg, non celui d'une autre ville, elle envoie un signe subtil de haute stratégie, qui signifie, somme toute : vous n'êtes pas dignes de nos conservatoires. En Chine, travailleraient dès le plus jeune âge, plus de vingt millions de pianistes. D'ailleurs, ce faisant, ils s'occidentalisent par l'esprit, sinon par le comportement. Quoi qu'il arrive, la fougue de Schumann, la pensée de Beethoven, les prières de Bach ne disparaîtront pas. Le monde entier, malgré lui, en dépit de tout, s'unifie. Et même les conflits, tragiquement, furent dans toute l'histoire un facteur de rapprochement et d'unification. En regardant en face la question des identités psycho-culturelles, en acceptant la diversité humaine, en reconnaissant la grande identité qui nous anime et nous entraîne, par un généreux mouvement de spiritualisation, l'humanité échapperait au pire. Cette conversion générale à la sobriété et à la sagesse est une utopie. Comment les masses, les foules échapperaient-elles  à l'enfer de la matérialisation, à la dictature du plaisir, quand bien même elles ne seraient pas honteusement flattées par la minorité qui en profite, qui en vit ? la commercialisation, le commerce général est une nécessité autant qu'une plaie de l'homme en société.    

Si l'histoire de ma vie n'avait pas été planétaire, seulement confinée à mon pays natal, ou simplement à l'Europe, mes réactions, mes pensées prendraient une autre forme. Je me suis marié très tôt, trop tôt, à une Eurasienne née à Saïgon. Par là, le colonialisme, la relation Est-Ouest pénétraient dans ma destinée. Nicole, Hien en vietnamien, transportée de force à Paris à l'âge douze ans, subissait un traumatisme que j'étais alors incapable de comprendre. un traumatisme de guerre, de ligne de front. C'est le thème de La mort tisse, le dernier roman que j'ai écrit à Tokyo.  Maintenant,  trop tard, je lui ressemble. J'ai intégré, assimilé, imité ses silences, ses passivités, et même son attrait pour les fantômes.  La réalité la plus ordinaire est fantastique. Nous sommes plongés dans  le théâtre, le conflit, une nuit sombre. Illuminer, de quelque  façon, ces ténèbres, relève de notre devoir, notre travail en cette vie. Démêler ces obscurités ; débrouiller la pelote inextricable des fils qui se croisent en nous. Le Vietnam m'a conduit à la Chine, la Chine au Japon, le Japon à la Thaïlande, la Thaïlande à l'Inde. Une Japonaise m'a ramené à Paris. Ce sont les cinq mouvements de la sonate asiatique qu'enfant, je désirais composer. Sur chacune de ces étapes, j'ai rédigé au moins un livre. A chaque escale est liée une figure de femme, une Calypso ou une Circé, ou une Nausicaa. Une ancre m'attachait, m'instruisait. Des hommes aussi, comme le Népalais Gyani, le Japonais Shoji. Je dois tout à d'autres, ces amies et amis m'ont tout donné, un temps long ou très court ; et je rends grâce. Beaucoup sont étrangers, de toute nationalité, d'autres sont français bien sûr. Ma petite ville natale, dont je parle dans Le pis de la race, par son industrie, accueillit beaucoup d'étrangers, dont des Chinois vers 1914 , la première génération de Chinois en France. Sans doute est-ce l'une de raisons pour lesquelles j'aime tant les Chinois, et tous les étrangers. Leur présence est pour moi normale, nécessaire ; j'en suis un moi-même. Mon premier professeur de piano, Carlo Guindani, était italien. Tous mes professeurs de piano eurent en eux un fort élément étranger, à l'exception d'Yvonne Lefébure, dont j'ai suivi à distance, mais fidèlement,  les master classes  ; je l'évoque dans Les caves de l'existence et Le canal de l'exil, il était impossible d'aimer davantage le piano qu'elle, mais peut-être, à la réflexion, n'avait-elle pas assez voyagé. 

Voyager, se déplacer, prendre de la peine, s'arracher à sa langue, sa nourriture, son origine, ne plus craindre le déracinement, maintenant que le monde est petit, n'est-ce pas moins un risque qu'un salut, moins une faute qu'une nécessité, un devoir ?  C'est ce que Simone Weil, déjà, avait résumé dans cette formule -- raccourci sublime : "S'enraciner dans l'absence de lieu".