5. avr., 2018

Pages intimes (43)

 

Pour la troisième ou quatrième fois je relis le Journal de Cioran, attendant impatiemment la publication de la suite, après 1972, lorsque seront enfin réglés les contentieux légaux et financiers qui nous en privent. Les affaires des hommes trébuchent sur de petits obstacles irritants, tel le caillou dans le soulier, origine, dit-on, du mot scandale. Cioran, plus que quiconque, était sensible au caractère grotesque et absurde de l'existence. L'exilé se heurte invariablement à l'absurde. Rien ne va de soi pour lui, rien n'est normal,  tout est décalé, tout est brouillé, de la nourriture au langage, pire encore, la démarche, le rythme, les vibrations, non le contenu des paroles mais la façon de parler, les intonations, le timbre des voix, une foule de petits détails. Cioran se dispute avec les commerçants, se querelle avec son coiffeur, sans cesse irrité, énervé, mal à l'aise avec le monde extérieur et avec lui-même. Je suis certain que sa compagne, Simone Boué, l'éditrice des cahiers, a supprimé nombre de lignes, non seulement qui la concernaient, mais  qui critiquaient les Français et la France. Dans une lettre à Armel Guerne, le poète suisse, très ami avec Cioran, né comme lui en 1911, très proche de son état d'esprit -- il traite d'"épiciers" les touristes en Espagne.  Ce pays lui plaît, comme il plaît en général aux Japonais qui y retrouvent le sens de l'honneur, de la cérémonie, de la mort. Cocteau, Montherlant, et tant d'autres, sont de ce bord. La tenue. Il y a ceux qui possèdent et cultivent le sens de la tenue, et les autres. La tenue et la flamme. 

Le drame de Cioran est son déchirement entre scepticisme et mysticisme. Il est écartelé entre les "cimes du désespoir" et "les larmes des saints", titres de deux de ses livres de jeunesse, écrits en roumain,  traduits en français sur le tard. Malgré l'immense sympathie et estime que j'éprouve pour lui, je ne partage pas ce supplice, il m'a été épargné. J'ai sans cesse envie de lui dire, parfois de lui crier que l'issue existe, toute proche. Ses tourments, ses insultes contre l'univers, et les hommes, et l'Histoire, et lui-même, son mécontentement perpétuel, son insatisfaction maladive me paraissent même un peu ridicules. J'ai franchi cette étape, ces frontières. Peut-être, en fait certainement, lui manque-t-il, en dépit de ses lectures, la longue fréquentation de l'Orient et des orientaux, Un voyage vaut cent livres, un long exil en Orient vaut mille livres. L'attitude critique n'est pas la bonne , le "non !" par système n'est pas la bonne voie. Ces étapes transitoires sont un absolu en Occident, continent qui objecte comme on respire. Cioran pourtant est oriental, mais il a trop lu de livres de philosophie occidentale pour n'en avoir pas été atteint. Certes il a lu également beaucoup de pensée indienne, qui agit sur lui, reconnaît-il, comme un calmant, un soporifique, un médicament. Et ensuite il se plaint de ne plus pouvoir écrire, agir, de sombrer dans l'aboulie. Il oscille, il ondoie, ne se fixe jamais, en souffre et jouit de quelque façon de sa souffrance.

En quelque sorte, la Roumanie n'est pas assez orientale, elle n'est que postée au  seuil du grand large. Prendre le large est une fantastique épreuve, et un long processus. Existentiellement, Cioran a mis les voiles : l'exil, l'échec, le refus social, le désengagement absolu. En pensée, sauf sans doute à la fin, quand il n'écrit plus et se fait une religion de Bach, il demeure un douteur. En somme, il ne parvient pas à sauter à pieds joints par-dessus la pensée et les questions de foi, de profession de foi. de positions philosophiques. C'est le grand obstacle pour le philosophe, le penseur ; et aussi, plus surprenant et tragique encore, pour les religieux qui s'accrochent à la pensée, aux mots, aux idées. Cioran a tout lâché sauf lui-même : j'aimerais en savoir davantage sur  sa vie privée, sur Simone Boué, sur son père, son enfance. Poète, Gheorghiu se confesse davantage ; il se livre. Se livrer tout entier, se livrer dans ses livres, voilà qui est facile et naturel pour qui se sent plus littéraire que philosophe, Le philosophe, comme le savant, au fond, se cache. Ou se cache plus que le poète, s'il est vrai que tout homme, par calcul, obligation, ou fatalité, se dissimule un peu. Qui ne s'est pas dissimulé, victime du jeu social, même parmi les grands écrivains ? y compris Tolstoï, qui, selon Romain Rolland, avait tous les vices ; y compris Romain Rolland lui-même, l'écrivain que je connais le mieux, sous toutes les coutures, pour l'avoir le plus fréquenté, aimé, au point d'arriver à le mettre à distance, et me détacher de lui. On l'a souvent dit, tout le monde triche. Mais c'est que l'élément tricheur est intrinsèque dans la nature de l'homme, dans le cœur, et dans la nature extérieure elle-même, c'est l'effet de torsion inhérent à la structure de l'univers, que les religions expriment toutes par la reconnaissance du démonisme, par la mise en scène du diable. Si Dieu existe, le diable fait irruption, les contraires se construisent, s'épaulent  d'un même élan. Tous deux entrent en scène ensemble. Il faut donc aller encore plus loin, au-delà de tout dualisme. Dieu n'est pas ce que l'on croit, mais plus que ce que l'on croit, beaucoup plus. Ce n'est pas son existence, mais son essence qui est mystérieuse ; elle touche, confine à l'incommensurable, à l'inépuisable, à l'inconcevable. 

Me frappait avant-hier cette rime des mots français : larmes et armes. Les armes font couler des larmes. Et la larme, en soi, est une arme. L'inlassable génie de la langue nous porte, nous soulève, pour peu que l'on s'arrête un instant pour l'entendre, comme un enfant, avec candeur, avec ingénuité.  Au Japon, tous les mots français me sont apparus soudainement bizarres. Ainsi de ceux avec le "o" et le "e"  liés, que l'informatique, nos claviers éliminent. Or tous ces mots portent en eux un secret spécial, qui les relie : cœur, sœur, œuf, mœurs, vœu, Œdipe. Ce sont tous des mots importants. Le mariage, l'union du "o" et du "e" muet.  J'ignore si Claudel en a parlé. Il a tenté de retrouver dans la graphie latine un équivalent de la poésie des caractères chinois, de leur jeu de formes. Les deux "l" de "Elle"  sont, par exemple, deux ailes. Ces exercices pleins de mérite furent l'effet de la jalousie qu'il ressentit à la suite d'éprouvants  échanges avec les lettrés, au long de ses seize années en Asie. Mais le combat des écritures est inégal et dérisoire, y compris avec le script thaïlandais, tamoul, ou avec les arabesques de l'arabe. Ne pas, ne plus se comparer, pour nous tous sur cette terrible terre, et en tout domaine, telle est la vraie force. Les larmes sont plus fortes que les armes.