2. avr., 2018

Pages intimes (42)

 

En un éclair, me voici ramené violemment en arrière, dans un passé très lointain, et pourtant si proche, une blessure à vif, toujours ouverte ...  Qui peut le comprendre ? ceux seulement qui ont fait la même expérience, et qui sont rares. Je ne me targue de rien,  dans mon existence, tout est rare, je n'y peux rien. Tout le monde dit avoir voyagé, tout le monde croit avoir voyagé, mais le grand voyage, le voyage définitif, le voyage immobile, qui l'a fait, qui le fait  ?  Précisément, ce qui me bouleverse, et se grave à jamais dans ma mémoire, c'est, errant gaiement, légèrement dans le grand magasin, le banal Monop, comme il se dit de nos jours, puisque tous les mots sont abrégés, défigurés, tel qu'Orwell l'avait prévu dans sa célèbre fiction, car nous y sommes, le monde des sigles et des numéros, le monde privé  de l'émotion profonde du vivant -- oui, ce qui, en un éclair, à capté mon attention, et que personne ne voit, c'est une petite maman japonaise, toute menue, insignifiante, avec son petit enfant, une petite fille. Elles échangent quelques mots, un ou deux, en chantant, en se consolant, s'encourageant. Elles sont toutes deux comme au jardin d'enfant, dans une sorte de paradis enfantin. C'est hautement banal, au Japon j'étais plongé dans cet aquarium, ce milieu aquatique, liquide ; cet univers flottant de méduse allait de soi. Ici, dans mon environnement présent,  le choc est intense. Dieux ! est-il vrai que cet univers, cette façon de vivre existent encore, et comment le décrire, le faire partager ? Quand j'ai vécu à Nagasaki,  j'habitais le quartier de Sumiyoshi 住吉. Sumiyoshi signifie "bon séjour", "favorable séjour", c'est une appellation banale et fréquente. Il y eut au moins une personne en France à qui je communiquai mon adresse pour s'étonner de la faiblesse de ces consonnes et de ces voyelles : "Su-mi-yo-shi",  pour en sourire, et presque en rire. Ces quatre voyelles sonnaient si faibles, si désarmées, si aériennes, comme un chant ailé,  un trille d'oiseau, en une langue qui est à peine de ce monde. Or, cette jeune femme et son enfant sonnent à mon ouïe et flottent à ma vue exactement comme cela, comme "su-mi-yo-shi", un monde qui n'est pas de ce monde, pas terrestre, pas affligé par la loi de la pesanteur. En ce temps de Pâques, d'ailleurs, un monde évangélique, une page de l’Évangile. Évidemment personne ne me croira, on me prendra pour un rêveur, pour un menteur, un affabulateur, comme Marco Polo au treizième siècle, de retour de Chine. Finalement, au regard d'ici, ce monde ne peut pas, ne doit pas exister. C'est trop déconcertant, dérangeant, cela provoque un malaise et même une petite envie, une piquante jalousie. Dans le grand magasin où je pénètre à vive allure comme d'habitude, moi-même, je me demande si je ne rêve pas : cette petite famille, à n'en pas douter, vient d'arriver, le père, absent en ce jour, travaille en France, pour deux ans au plus, peut-être moins. Ils n'ont pas eu le temps d'affronter ce qui les attend : les heurts, les périls, les frictions, les froissements, les conflits.  Me stupéfient, autant que m'enchantent, la faiblesse inimaginable de cette maman et de sa petite fille, leur vulnérabilité. Comme elles ont besoin de la protection du Japon, de la culture japonaise, de sa morale, sa politesse, sa délicatesse, son raffinement extrême, sa sophistication ... Dans leur pays, elles sont environnées par cent vingt-huit millions de Japonais qui obéissent aux mêmes lois et critères, tout est aménagé pour pouvoir y vivre à ce degré de sensibilité, de respect pour chaque détail. Un monde de miniatures, un monde de poupée sous cet angle. George Sand a dit que Chopin était si délicat qu'un froissement de pétale de rose le faisait souffrir ; il aurait moins souffert au Japon. Les artistes, les écorchés, les nerfs à vif, à la merci de la moindre intimidation, de l'absence de finesse et de distinction, sont pris au dépourvu ici, quand ils sont protégés là. Aux prises avec les séismes, les typhons, les volcans, la chaleur humide, le manque d'espace, l'impossibilité de fuir, pris dans un huis-clos infernal,  au milieu de l'océan,  les habitants de l'archipel n'ont pas le choix : se rendre la vie la plus douce possible, cultiver le quiétisme, travailler dans les sphères de l'énergie nerveuse et psychique, alléger, alléger, s'alléger le plus possible, se désencombrer, se débarrasser de tout, y compris de soi-même, de la vie pesante, prendre le parti de la grâce, de l'urgence, de la haute vitesse qui fait voler, flotter, adopter le point de vue, le prisme, la perspective de la mort dès cette vie, au sein de la vie, la mort dans la vie. C''est par excellence ce que tente  le religieux, le défi que relèvent le saint et l'artiste, le poète, le songeur, le penseur. Observant cette mère et son enfant, si faibles, si démunies, si doucement charmantes, une émotion violente m'étreint ; je suis pris de peur, de crainte pour elles deux, mon effroi se change vite en tristesse, en mélancolie. La mère m'a vu sans me voir, ses antennes souterraines vibrent  légèrement, elle sent bien que je ne suis pas un ennemi, un étranger, un insensible, un aveugle et que je pénètre dans son monde, d'une façon insensible, fugitive, car toute cette scène ne dure qu'une ou deux secondes ; je file vers un autre rayon, une autre caisse, nous ne sommes que des abeilles, des insectes dans la ruche ou des poissons dans l"aquarium ; mais j'appartiens, de quelque façon, et définitivement, à son monde.

Cette petite histoire comporte néanmoins, sur le versant qui me préoccupe, une interrogation pour la démocratie. Celle-ci ne fait pas entrer dans ses considérations ce degré de sensibilité et de réactivité, c'est le moindre de ses soucis. Ces détails ne relèvent pas de son plan élevé. Pourquoi donc s'occuper de détails, autrement dit, de la sensibilité aiguë du public ? en un mot, des gens sensibles, trop sensibles. Cette passivité apparente et cette légèreté, ce désir de silence, cette vocation de tranquillité, pour elle n'existent pas, ou sont dénués de signification profonde. La démocratie n'oeuvre pas à ce degré de finesse, sur ce plan et dans ce cadre, elle n'a rien à dire sur ces miniatures. Elle n'est pas faite, pas prévue pour un monde de poupée, un monde d'art. Un étudiant iranien me l'avait fait remarquer, peu après mon retour : la démocratie à l'oeuvre, au travail, l'avait déçu, sans doute vexé. Que l'intimidation psychologique, que l'immense sphère délicate de la psychologie n'entre pas en ligne de compte sur les chemin de la liberté, ne lui plaisait pas. Je sais que cette thèse prête le flanc à maintes objections, mais elle mérite une étude. Quand telle femme turque s'exclame : "Jamais plus je n'accoucherai dans votre pays !" que veut-elle dire ?  en quoi a-t-elle été blessée ? En quoi les raffinements du cœur et de l'esprit, et du langage, peuvent-ils être intégrés par la démocratie et la liberté ? et jusqu'où ? En quoi et jusqu'où les comportements existentiels, les émotions pures, les ondes religieuses, toutes ces sphères mystérieuses et vagues, ces domaines sans relation claire avec la politique et la société,  jouent-ils quand même un grand rôle en ce monde ?