31. mars, 2018

Pages intimes (41)

D'un geste sûr, ma main saisit sur les rayonnages, hier vendredi, La nuit d'Elie Wiesel. Il était entre trois et quatre heures. Quatre heures plus que trois heures, à cause de la superstition du chiffre quatre, en Chine et au Japon. Le chiffre quatre 四 est effrayant, est redoutable. Horowitz, comme par hasard, aimait programmer ses concerts à cette heure de l'après-midi, heure funeste, muant sous ses doigts en heure céleste  Et c'est dans une partition des Sept dernières paroles du Christ, oratorio et quatuor à cordes de Haydn, achetée au Japon par nostalgie, que j'appris qu'en Espagne, au sud, à Séville, on avait coutume, on a peut-être encore coutume de fermer la porte des églises dès midi, d'obstruer ou obturer fenêtres et vitraux, chasser le soleil, tout fermer et tendre des draps noirs, le vendredi saint, pour créer une atmosphère propice à l'office des morts ; faire le noir pour l'heure des ténêbres et arriver à voir dans le noir. Dans l'oratorio de Haydn, survient, intervient un terro-moto, un tremblement de terre. Les cordes vibrent en notes rapides, serrées, un brouillard noir. La terre tremble. Ce qui est à la fois drôle et triste c'est qu'en Extrême-Occident, les extrêmes-occidentaux  aient oublié que la terre, que la terre elle-même, toute entière, peut trembler. Comme un homme, comme un animal, comme eux dotée d'un système nerveux, d'un principe de vie.  La terre est vivante. Elle ressent que le Christ est mort, elle y compatit plus que les hommes. C'est d'ailleurs une idée asiatique, une idée très ancienne que lorsqu'un grand personnage, un grand homme disparaît, l'univers entier en est affecté. C'est très rationnel au fond. Tout est en solidarité, en nous, hors de nous, parmi nous. Ce fut même le cas l'été 1976 en Chine, quand fin juillet un effroyable séisme fit tant de morts à Tangshan, au nord de Beijing, et qu'à l'automne, par voie de conséquence, cause ou effet peu importe, s'envola, tel un aigle noir, Mao le grand timonier. Tous les Chinois pensèrent que ces deux événements étaient liés de quelque façon, d'une manière naturelle. Ainsi, par nécessité, je dus lire hier La nuit d'Elie Wiesel. Dans le même temps, de terribles événements endeuillaient la Palestine. Le règne de la mort n'a pas de fin. C'est un fléau. Parfois même il est possible de ressentir, comme un autre drame en soi, que les protestations, les manifestations, les justes remontrances, d'un côté comme de l'autre, le bruit, la fureur ne font que nourrir, faire grossir une vague qui monte, lentement, inexorablement. C'est ce qui, en ce moment dans le monde, est si inquiétant, si désolant. Comme si le siècle, ayant passé les premiers chiffres de sa virginité, si frêles, si émouvants, le temps où, dans l'enthousiasme, les gens ont fait des enfants, un, deux, trois, quatre, comme si le siècle ensuite, ayant atteint l'adolescence, puis l'âge adulte, ne savait plus quoi faire de lui-même, que décider, sinon détruire maintenant ce qui a été construit  Une fois de plus il faut sauver le monde, le monde crie vers un sauveur, une solution, la pire ou la meilleure. Il importerait d'éviter le pire. De mon point de vue, sous mon angle de vision, et je souhaite me tromper, j'aimerais beaucoup me tromper totalement, l'extrême-occident, les extrêmes-occidentaux, en complète inconscience, dans leur ignorance, la certitude de leur bon droit, de leur vaste savoir, et au fond de leur immense supériorité sur tous les autres, dans leur aplomb véritablement phénoménal, sans vertige, sans séismes, avec une présomption instinctive, comme un désir de s'annihiler soi-même, s'isolent, se dressent contre le monde entier, tout le reste du monde, comme si ce monde silencieux, sans moyens de communication, sans hauts-parleurs, n'était pas en réalité plus grand, plus fort, plus ancien, l'Inde immense -- naguère soumise aux Anglais, faut-il l'oublier ? --  la Perse, la Chine, la Russie, la Turquie, contrées non moins immenses, l'Indonésie aux dix mille îles, de larges parties de l'Afrique et de l'Amérique latine ; comme si ce reste du monde était désuni, comme si le Japon, par miracle occidentalisé de a à z, ô ignorance,  ô présomption ! était définitivement rivé, arrimé dans le camp occidental, et non mobile, souple comme un maître judoka, maître en stratégie, expert au jeu de go, comme si tout ce "reste" du monde, c'est-à-dire les huit-neuvièmes de l'iceberg immergé, l'immense monde non émergé, pouvaient n'être rien, presque rien. Et comme si Pâques, "Passover" en anglais, était une fête comme les autres, parmi nos nombreuses fêtes, célébrations, et vacances, où il convient, sans complexes, sans gêne, de beaucoup manger et de beaucoup rire, en étant distraits, légers, insolents, téméraires, fanfarons, et en parlant de choses et d'autres.

Lorsque le lecteur a fini de lire La Nuit d'Elie Wiesel, qu'il repose et referme le livre, ce genre de livres, dits curieusement, trop anodinement "de mémoire", et où d'ailleurs la réalité ne peut être exactement enfermée, car les mots sont impuissants à la dire, et toute pensée, toute réflexion à l'exprimer -- il se  demande par quelle fatalité, engrenage, malédiction, la vie des hommes a échoué à prendre par la suite un tour entièrement nouveau, par une concentration de tous les instants sur ce qu'il faut, coûte que coûte, éviter ; une décision inébranlable et définitive. Or bien vite, une épouvantable distraction a, une fois de plus, assailli le monde, s'est abattue, s'est installée. Comme avant, les gens ont ri, plaisanté lourdement, trop mangé, trop parlé ; comme avant tout a continué. C'est à croire qu'en dehors des ancêtres, des morts et des règnes animaux, mondes mystérieux, hormis les anges et les aïeux, tous les hommes sont victimes d'un empoisonnement si profond et si insidieux, que lutter contre la loi de la distraction et de la pesanteur est trop exiger. Il est même inutile et presque comique de le noter et de le dire. Car c'est exagérer ; et c'est déranger.

"Comme cela, comme ça, c'est ainsi ! ",  la grande tautologie, la grande identité , "ru shi" telle est la sagesse au fond dérisoire, infiniment triste, mélancolique du bouddha : 如是 Deux caractères inventés de long temps, de date immémoriale par des hommes, des sorciers, deux petits "dessins" comme disent des linguistes ignorants, pour soulager leur envie, leur jalousie, et garder leur sentiment de supériorité. Deux dessins prodigieux pour qui peut les lire, les observer candidement, et presque les expliquer, les justifier : femme, ouverture, sol, soleil. Gages d'espérance, malgré tout, dans le génie des hommes, le destin divin des scribes, opposés aux hommes d'armes. Les hommes de la plume, non du stylet et du fer.