29. mars, 2018

Pages intimes (40)

Trois jours. Trois jours saints pour comprendre et vivre, agripper ce que toute une vie échoue à nous apprendre, le noeud de la mortalité unie à son contraire, comme l'hiver au printemps, la tombe de l'automne à la renaissance d'avril et de mai. Mort et résurrection. Trois jours pour réfléchir et représenter, comme au théâtre du mystère, ce que toute la philosophie et tout l'art de l'humanité, chaque jour, jour après jour, cherche à élucider, cerner et supporter. Le grand mystère vivant. Notre fragilité et notre immensité. Notre rien et notre tout. Notre désespérance et notre espoir ; notre désespoir et notre espérance. Pâques. La  Nature se réveille.  Les bourgeons éclatent, la terre se fend, s'annoncent les fleurs. L'énergie sous toutes ses formes, des plus basses aux sublimes, met bas ses chaînes. Et cependant, un rien provocateur, n'ai-je pas ressenti, à l'intérieur de mon Asie bien-aimée, que Pâques est le mot, le secret de chaque dimanche ? Et l'enfant Gheorghiu, en Roumanie, cette porte de l'Est, ce pain rond, cette lune pleine, où Rome, née des fils de la louve, rencontra les hordes de Sibérie, les Huns, les Mongols, les prétendus barbares, vagues incessantes, et s'y mêla, s'y allia, puisque le premier devoir du Chrétien est d'aimer l'ennemi, de lui tendre une joue -- l'enfant Gheorghiu, à qui sa mère donna ce prénom païen, Virgil, le vierge, tout proche de Dieu, ne nous murmure-t-il pas, sous la dalle de marbre noir de sa tombe du cimetière de Passy, un beau marbre importé, dit-on, de Corée, ne continue-t-il pas à nous dire, nous enseigner, pour qui a la force et la chance d'ouvrir ses livres, que Pâques est la fête lumineuse non seulement de tous les dimanches, mais de toutes les nuits, précisément à minuit, au beau milieu de la nuit, à l'heure sinistre et bénie, l'heure du crime, de la sentence, de la crucifixion, du châtiment, quand le moine orthodoxe, comme aussi l'insomniaque, se réveille, se lève, se ceint de son écharpe pour célébrer  le rite du passage, de la passion, du passé qui ne change pas, qui meurt et demeure, l'instant éternel, le printemps éternel que j'ai saisi, chanté chez les Chinois, chez Li Da-zhao, ce fourrier d'un communisme divin, non échoué, plus positif que l'inverse, surpassant le négatif -- en roumain la "méso-noctica", en grec la "méso-nyktikon", la nuit du milieu, la messe du milieu, un Li Da-zhao, Li "la grande faucille" 大钊, la faulx de la mort, mais aussi le Constant 李守常, le fidèle, lui-même sacrifié, étranglé, fauché comme tant de héros, de victimes innocentes, d'agneaux martyrisés, à la fois pantelants et pleins de vie, portés dans l'espoir par le Père et par une mère pure, par une invisible parenté, une lignée, une suite d'ancêtres tenaces, persistants, indomptables, toujours vivants en nous et hors de nous, cordée interminable sur la montagne, menée en tête par un Christ descendu aux enfers, mort et ressurgi par miracle, vainqueur de la mort, de la tristesse et du désespoir, un Christ de toutes les couleurs, au visage indistinct, flou, plus audible que visible, asiatique comme celui du père Huang, crispé, douloureux, et pourtant vaillant, un visage oriental, extrême-oriental et également extrême-occidental, car pourquoi l'extrémisme serait-il d'un seul côté, d'un seul camp, uniquement chez l'autre, chez l'ennemi, l'incompréhensible, celui qui n'est pas aimé, qu'il n'est pas facile d'aimer, en dépit de l'injonction ardente d'aimer, d'adorer, d'aimer au-dessus de tout, par-dessus tout, y compris ceux et celles que nous n'aimons pas, et qui -- mais pourquoi donc ? -- ne nous aiment pas, alors que nous devrions tous nous aimer, nous estimer, nous apprécier, nous admirer, nous choyer, nous chérir, nous secourir, au lieu d'entasser les mots et les insultes, et nous targuer de ces échafaudages ridicules, quand le silence est secourable, si salvateur, si harmonieux, en harmonie avec la grande musique des sphères qui console et encourage au lieu de détruire et désespérer, au lieu de rendre malheureux, et de rêver sottement d'un autre monde, monde technique, mécanique, mathématique, sans erreurs et sans fautes, bardé de fer, prévu et déterminé, un paradis d'ici-bas, sans ciel, un jardin terrestre, sans Ciel ?

Trois jours pour comprendre et vivre ce que chaque seconde précieuse nous enseigne, nous dicte, l'indissoluble lien de l'inspiration et de l'expiration, de l'aspiration de l'air et de son rejet, la traversée de l'air en nous, du monde en nous, bien et mal, oxygène et azote, de la naissance à son contraire, du premier souffle au dernier souffle, une succession de souffles, et de souffrances mêlées de joie, indissoluble ligne, comme les grains du chapelet éternel qui tourne en rond, du moulin à prières, la prière constante, sans trêves, sans mots, sans concepts, sans pensées, yoga royal, extinction, ensevelissement et relèvement, funérailles gaies comme il est dit que le sont celles des noirs, des pauvres, des démunis de tout, les accoutumés au néant, les amoureux du rien, les amants du vide.Trois jours qui n'en font qu'un, qui passent comme chaque seconde, qui passent comme la passion passe, comme Pâques passe, comme passe le ver à soie qui, de tout son pauvre corps, devient soie, chrysalide, papillon, qui palpite comme tout palpite ici-bas, notre coeur, nos musiques, nos chants lorsqu'ils sont beaux et vrais.

Trois jours que l'Asie vit et connaît bien, à sa simple manière, depuis des temps immémoriaux, depuis la naissance d'un soleil, de dix soleils -- neuf étant visés et abattus par l'archer Yi -- depuis qu'un jour succède aux nuits, qu'une lumière vainc le noir,  et que le noir recommence à vaincre le jour, battement sans fin, rythme obstiné mais souple, ductile, en lequel se couler revient à se sauver, s'annihiler pour se sauver, se muter, se métamorphoser dans l'esprit absolu du grand soi, le soi immense, un Soi qui va de soi.