26. mars, 2018

Pages intimes (39)

Ai relu samedi le début du roman de Gheorghiu intitulé La cravache, paru en 1960. Le premier chapitre  "Mission à l'aube" est d'une qualité exceptionnelle. Il doit l'être plus encore en roumain. Ni Tolstoï, ni Dostoïevsky, aucun écrivain peut-être n'a décrit d'une façon si bouleversante un fait de guerre, la fatalité absurde de la guerre entre les hommes, cette démence tordue.  Et pourtant ou à cause de cela même, Gheorghiu a subi le traitement qu'il appelle "le sceau de l'infamie ", il a été honni à la fois par les anti-fascsites, et par les fascistes, il a été mis au ban de la société, lot commun des poètes  qui, profondément, dérangent.  Gheorghiu était là, c'est certain, dans les champs où se déroule cette scène cinématographique, il a assisté à la mort de ce paysan innocent, condamné par un lieutenant roumain, devant des soldats allemands révoltés par cette injustice. La Roumanie est alors occupée par l'Allemagne, alliée à elle. Un écrivain a coutume de mélanger plusieurs souvenirs, parfois pour des raisons de logique, de vraisemblance, dans l'architecture de son roman. Quoi qu'il en soit, en l'occurrence, Gheorghiu posssédait une riche expérience, il a été soldat, correpondant de guerre, attaché d'ambassade, au cours de cette période tragique, mouvementée de ses jeunes années,  avant de s'exiler à l'ouest, en Allemagne puis à Paris ; il est né en 1916, la guerre éclate quelques jours après son mariage, sinistre cadeau de noces. Gheorghiu n'est pas un saint, pas plus que Cioran, bien que tous deux soient fils de popes. Comme pour ce dernier, toute une polémique a eu cours sur ses actions, ses sentiments, ses opinions d'avant l'exil ; elle se poursuit, elle n'est pas terminée, elle ne le sera jamais. Cependant, quand on lit ces pages, qui sont assez longues, le regard spécial, la sensibilité aiguë propre à tout grand écrivain face à la mort et à l'injustice ne seront pas niés par un lecteur sincère. Ces pages suffisent à innocenter ou justifier Gheorghiu lui-même de tout crime ou faute à supposer qu'il en ait jamais commis. "Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre ...." dit le Chuist en écrivant du doigt à ses pieds sur le sable. 

Un jeune paysan retourne à travers champs dans son village natal. Il va rejoindre sa femme dont il a été séparé depuis quatre ans par la guerre. Dans son sac, les orties qu'il ramasse le long du chemin pour se nourrir. En été, avant la nouvelle récolte,  l'ancienne épuisée, cette nourriture gratuite est le pain béni des pauvres. Il suffit de jeter les orties dans de l'eau bouillante, elle est prête. Coutume identique chez les moines du Tibet, et les pauvres de partout : la soupe aux orties. Hélas dans le sac, avec les orties, sortent sous l'oeil plein de suspicion du lieutenant, des souliers militaires. Le lieutenant est vêtu comme pour aller au cahmp de courses, c'est un membre du Phanar, un phanariote, ces familles d'aristocrates à qui les Turcs  ont autrefois confié l'administration et le gouvernement de la Roumanie ; leur nom ont une consonance grecque ou italienne. Le lieutenant fume des cigarettes de prix, est parfumé, élégammetn vêtu, muni d'une cravache ; il parle peu. Le jeune paysan, pieds nus, s'apanche naïvement sur ses malheurs pour exciter la pitié et la compréhension de ses bourreaux. Il embrasse les bottes vernies du lieutenant qui l'accuse d'avoir dérobé un bien militaire en temps de guerre, une simple paire de chaussures usées; il veut faire un exemple, il lui ordonne de partir, de courir, lui fait croire qu'il est pardonné, qu'il est libre, pointe en sa direction sa cravache, et le fait fusiller par deux fois de dos. Cette scène cruelle est si habilement décrite que le lecteur la regarde objectivement comme au cinéma, déchiré par une émotion intense mais sobre. Seul un écrivain qui était là, et qui a tout vu, peut écrire une pareille scène. Gheorghiu n'aurait-il écrit que ces dix pages, il serait déjà un immense écrivain. Terrreur et pitié, opèrent ici les deux ressorts du théâtre. Que les soldats allemands qui accompagnent la "mission de l'aube" trouvent que ce jugement expéditif font du lieutenant un vulgaire assassin, sonne comme un hymne à l'humanité vraie, paradoxale à présent pour nous, mais pas du tout  comme une apologie du fascisme.

Gheorghiu est un personnage étrange. Le sont les grands écrivains, les grands artistes, les garnds penseurs, les homems d'excepttion. Ils sont étrange et terrible, parce que le monde lui-même l"est,  qu'ils le reflétebnt, qu'ils s'en font honnêtement et sincèrement l'écho. Ce faisant, ils apparaissement insincères, malhonnête, trop complexes. L'auteur de  "La cravache" réussit à se glisser dans l'âme, le corps et le coeur de ses deux personnages. D'une part le paysan désarmé, fanfarron, bavard, peu réfléchi, franc à son détriment ; d'autre part le lieutenant cruel, dédaigneux, léger, superficiel, sûr de son rang. Né à la campagne, dans un tout petit village de la "Vallée blanche", blanche de tous les os des morts d'une grande bataille du passé ; élevé dans une école militaire, Gheorghiu connaît les deux mondes, tous les mondes  en ce monde. Peut-être ne peut-il plus prendre parti. Tout comprendre, tout pardonner, voilà ce qui rend un homme étrange, inclassable, exclu de l'humanité entière, enraciné dans le Ciel. Même Cioran, son compatriote, né lui aussi à la campagne, dans la famille d'un pope assez pauvre, moins pauvre totuedfois que le père de Gheorghiu, paraît penser que ce dernier est un imposteur, un arriviste, un serpent. Il ne peut, dit-il, fusionner  les deux éléments qui sont en lui :  le sang grec et le sang slave. Et là est l'énigme entière de la Roumanie. La fusion, la fonte difficile insuffisante d'éléments disparates, mal accordés, mal alliés - affirmation qui vaut pour beaucoup de pays, presque  pour tous.  

Sur le tard, Gheorghiu qui sait au juste poruquoi ?  éprouve une passion pour la Corée. Le poète en lui chante et célébre et chante cette fleur nationale de la Corée qui est une variété d'hibiscus : "Mugonghwa" , en chinois  无穷花 en japonais 無限の花. Fleur de l'éternité,  fleur dont il est impossible de concevoir,  d'épuiser la floraison, de toucher le fond. Fleur immortelle. La fleur de l'immortalité. Belle, parfaite contemplation, au premier jour d'une Semaine Sainte.