24. mars, 2018

Pages intimes (38)

Sur les questions russes, j'écoutais l'autre jour l'avis d'une brave et digne experte qui a vécu quatre années hors de France. La relativité stupéfiante de toutes les choses de ce monde rend ce chiffre "quatre" ambigu, biface à double tranchant, incertain comme une fake news, autrement dit une falsification. Quatre ans à l'étranger, c'est énorme, c'est rare à certains égards. D'un autre point de vue,  du mien, et de celui de toutes les personnes, qui, par hasard, et par destin, ont dépassé de beaucoup ce chiffre, c'est presque banal, en tous cas insuffisant. De même que je ne déteste personne, car cela ne m'est plus possible, je respecte tout le monde, je ne suis en compétition, ni en conflit avec qui que ce soit. Cette honorable dame enseigne à la Sorbonne. En supposant qu'elle ait eu, durant ses études, le désir mais aussi la possibilité, la chance, ou la malchance de rester plus longtemps en Russie, s'ouvrait pour elle le chemin, la carrière de l'exil, du détachement douloureux de la patrie -- une épreuve décisive de vie. Curieusement, mais significativement, le mot "patrie" en français est tout proche de "partie". Nous savons, pour peu que nous réfléchissions, et nous saurons sans cesse davantage, que notre patrie n'est qu'une petite partie du monde, du vaste monde.  Le b-a-ba de la géopolitique consiste, au demeurant, à prendre une conscience aiguë du fait que certains pays, très peu nombreux, qu'il est possible de compter sur les doigts d'une main, échappent à ce sort, étant plus des continents que des nations, ou peut-on dire, des nations de nations. Plusieurs pays en un seul. C'est le cas de la Russie, de la Chine, de l'Inde, etc. Et avec les doigts de l'autre main, il est possible d'énumérer de très grands pays qui, eux aussi, ont joué autrefois, comme la Perse, et joueront probablement encore, dans avenir, un très grand rôle. Entre parenthèses, les doigts de la main, nos dix doigts, tous si précieux pour le pianiste, tandis que le violoniste n'en utilise pleinement que cinq, forment un merveilleux symbole  d'unité dans la diversité : le pouce est énorme, encombrant, le passage du pouce est un grand problème à résoudre pour l'apprenti pianiste ; l'auriculaire est minuscule, l'index est impérieux, le majeur fort et stable, l'annulaire plutôt maladroit ; mais tous jouent un rôle important en leur genre et peuvent coopérer, collaborer dans l'harmonie. Imaginons un instant les cinq doigts identiques, notre main en serait monstrueuse. Il en est de même pour les organes de notre corps, et la société dans son ensemble serait bien inspirée de tirer un enseignement de ce fait très simple. D'ailleurs, un pan très important de la philosophie chinoise se construit, tel un thème aux nombreuses variations, autour des harmonies du chiffre cinq. dans tous les domaines du cosmos, de la vie et de l'art, à commencer par la gamme pentatonique. Cinq sons, cinq couleurs, et ainsi de suite. 

Je me souviens avec précision du moment délicat où je dus décider de m'attarder au Japon plus longtemps que prévu, au-delà de ce que l'on appelle le raisonnable. Il s'agissait justement de dépasser, de franchir le chiffre "quatre" qui, comme par hasard, est, en sino-japonais, le chiffre de la mort. Dans ma naïveté d'alors, j'écrivis une lettre pour demander conseil au directeur de l'Institut franco-japonais, dont j'ai oublié le nom. Il me prit non seulement pour un naïf, mais peut-être pour un demeuré. Il me donna le conseil de rentrer au plus vite, par souci de carrière. Il ne fut pas assez persuasif. Le souci de ma carrière ne me préoccupait pas. Bien ou mal, l'esprit de mai 68, lui avait porté un coup fatal. De plus le père Huang maniait l'ironie en maître. Sa suggestion, plutôt que son injonction de "trouver une place" résonnait bizarrement à mes oreilles. "Carrière", "place" ces mots ne me plaisaient guère. Depuis l'enfance, bien avant même l'adolescence. l'un et l'autre  me paraissaient d'un ridicule achevé. Le déraisonnable, l'extravagant, l'imaginaire, en revanche, me séduisaient plus que tout. L'anormal, le hors norme, le risque. Je me demande aujourd'hui ce qui me serait arrivé si j"avais obéi au conseil raisonnable, et au fond bienveillant, du directeur de l'institut franco-japonais. Il m'est en fait permis de le savoir, en me reportant à la carrière de ceux qui n'ont pas fait mon expérience, qui l'ont évitée, à qui elle fut refusée, ou peut-on dire épargnée.

Pour connaître profondément une culture, un pays éloignés, il faut beaucoup les aimer, et par conséquent beaucoup souffrir. Aimer et souffrir, c'est la même chose. Évidemment, aimer au-delà du normal, au-delà du raisonnable, de toutes ses forces, tout son corps et toute son âme. Aimer à en perdre la raison -- un moment du moins. Aimer au sens spécial où, quand une élève demande à Maria Callas quel est son conseil pour bien interpréter un chant, elle répond simplement : l'aimer. Il est  difficile d'aimer. En général, on n'aime pas assez, on ne sait même pas ce que l'on aime véritablement, lorsque tout est rapidement, vastement accessible sur la Toile, dans les mailles resserrées du Grand Filet. La pêche est facile, si immédiatement fructueuse, qu'il n'est même plus nécessaire d'aimer ou désirer avec ardeur et intensité.

Comprendre l'étranger, l'étrangeté, et par-là même ce qui, en principe, ne l'est pas, le familier en nous-mêmes, ce long processus sans fin est la vie et la mort même. A l'échelle d'une nation, d'une société, c'est l'Histoire, ou ce que l'on nomme dérisoirement ainsi, d'une façon insuffisante, avec ses méandres, ses détours et retours, ses pièges, ses insondables mystères. A l'évidence, trancher vite, simplifier, ne pas savoir attendre, forcer la vérité, recourir à la violence, ces voies ne sont pas celles de la vraie connaissance. Et qui y a recours, un moment ou à un autre, reçoit le châtiment de sa hâte, la punition, le retour du bâton. La hâte appelle la hâte ; la précipitation, la superficialité ; et la violence, une autre violence. La Nature n'est pas sage, en ses parties, comme le montrent les séismes impossibles à prévoir et les volcans qui se réveillent, elle est loin d'être calme et sereine. L'éveillé qui parvient à se placer sous l'enseigne du Tout, et comme sous le "prisme de l'éternité", après bien des fautes, des erreurs et des tâtonnements, approche quelque peu, autant qu'il est possible, de la sagesse et de la vérité. C'est ce que le sage taoïste, la nuit, car le jour il est confucéen, réalise enfin tout en ne faisant rien, ou presque rien. Les hautes réalisations se déroulent, se déploient comme par magie. Il faut auparavant avoir beaucoup chuté, travaillé, répété. La conjonction du rêve et de la réalité, c'est l'art. Et l'art inclut un art de vivre, un art d'exister et un art de penser. Le divin sous ses multiples formes est la clef des voûtes. Sur ce point comme sur beaucoup d'autres, l'Occident n"arrivera à rien de durable sans prendre conseil de l'Orient.