22. mars, 2018

Pages intimes (37)

Une amie chinoise me conseille d'écrire comme par grâce, pour "ouvrir mon coeur" kai xin 开心 sans aucun souci matériel ni préoccupation mondaine. C'est en vérité ce que j'ai fait plus ou moins depuis toujours. Je n'ai jamais été l'un de ces "habiles" que fustige Montherlant. Pour tout ce qui concerne la sphère pratico-pratique, je me situe très au-dessous de la moyenne. "Kai xin", à la lettre, "ouvrir son coeur" est difficile à traduire exactement. C'est s'épancher, se délecter de soi-même, de son être profond, sans égoïsme. Une attitude de grâce et de confiance dans un avenir indéterminé. Se confier à l'infini, se placer dans ses bras, ce que la Providence, autrefois, signifiait. Ce qui vient au jour à titre gracieux est gratuit, suspendu hors des sphères de l'argent, de l'enfer des intérêts immédiats, au grand risque par conséquent d'être considéré et traité non seulement comme un rêveur mais comme un faible d'esprit. Se situer en dehors des liens du monde, s'extraire de l'ordinaire demande et exige en fait une grande habileté, une longue habitude, un art des détours.

Cette amie chinoise, Bu-hong, littéralement "marche rouge", a sacrifié un avenir brillant dans une grande maison de traduction de Shanghai pour s'installer au nord-est de la Chine par un mariage avec un riche fermier. Née elle-même dans les régions pauvres et montagneuses du Guizhou, sans doute a-t-elle éprouvé à la longue une sorte de lassitude ou de dégoût pour les superficialités de la vie citadine ; les fastes vains de Shanghaï ne l'ont pas retenue. Une autre amie chinoise, Shi-hong, littéralement "monde rouge" est la plus foncièrement religieuse des Chinoises que j'aie connue. Elle est capable de demeurer une heure en extase dans une église, quoiqu'il soit difficile de la dire plus chrétienne que bouddhiste ou confucéenne. Et ces deux êtres étranges, détachés du monde et du temps, qui ne tiennent pas à réussir, à avancer dans la société, entrer en compétition, s'acharner à lutter pour un brillant avenir, portent des prénoms qui indiquent clairement l'influence continue du communisme rouge. Au fond elles me rappellent Anne Rivière, l'héroïne du dernier roman de Romain Rolland, peu connu, mal accueilli par la critique, et que l'auteur, ulcéré par l'échec, préféra oublier lui-même, au point que personne n'en parle plus :  L'âme enchantée. Dotées d'un solide équilibre interne, elles se vouent à réussir à leur manière, sans réussir, sans se distinguer, à la mystérieuse façon taoïste, littéralement sans rien faire. "Ne rien faire" semble une plaisanterie ou une folie. C'est un défi difficile à relever. "Ne rien faire" est impossible sauf en vertu d'un d'état d'esprit presque inné, une immobilité entêtée, une constance, une longue patience béatifique. Comportement plus naturel aux femmes et aux orientaux, très opposée à la frénésie de mise dans une société qui se dit, se vante d'être formidable et moderne.  C'est une aristocratie d'esprit, sans terres, sans biens, sans  titres, sans comptes en banque. En réalité le plus grand des titres, des noms, avec ou sans particule, à rebours de tout ce qui se fait et se voit dans les registres d'ici-bas. Le Ciel tient ses registres muets selon des lois inconnues des hommes. L'incorruptibilité et l'honnêteté foncière sont, semble-t-il, des vertus inaccessibles, de tout temps et en tous lieux, en particulier pour les hommes politiques et les hommes d'affaires qui sont soumis à de grandes tentations. Mais au fond tout homme placé dans ces situations, qu'il fût ouvrier, paysan ou mendiant démuni de tout, se comportera de même.

La noblesse vraie échappe aux définitions et ne dépend même pas de la lignée, de la qualité des ancêtres. Pourtant, je ne me résigne pas à noircir entièrement la nature humaine, comme je l'ai entendu clamer, et de la façon la plus grossière, depuis mon retour sur ces heureux rivages. Les Japonais, que je connais relativement bien, en tous cas autant qu'il se peut pour une culture très éloignée, réussissent ce tour de force de se considérer, à la fois, chacun comme rien du tout et chacun comme une pierre précieuse ; tantôt l'un, tantôt l'autre. Finalement la notion occidentale de personne rend ce prodige difficile. C'est une conquête qui est devenue un piège. La personne n'a de valeur qu'en se dissolvant, ou s'oubliant comme telle. Ce qui allait de soi pour le christianisme des origines, fondé sur la famille, le clan, le peuple, l'esprit de sacrifice, le don de soi, le respect du passé et des ancêtres, l'attention aux vertus, est devenu un enfer, une impasse.