19. mars, 2018

Pages intimes (36)

 

Arrivé à l'improviste dans la cafétéria, près du distributeur de boissons, je capte le bref dialogue de deux étudiantes chinoises. L'une introduit des pièces pour préparer deux cafés tandis que son amie attend un peu plus loin. A (celle qui attend) : "gou bu gou ?"  B : "gou !" A (qui attend non sans impatience) : "bu gou, zheli." Les deux cafés sont vite prêts. Traduit en français, ce minuscule dialogue devient : "Assez, pas assez ?" "Assez !" "Pas assez ? ici". Le caractère elliptique et pratique de la langue chinoise m'impressionne une fois de plus. Toutes deux évoluent comme dans un autre monde. Elles n'ont pas vécu en France dix ans, ni cinq ans, ni deux ans, j'en suis sûr. Nulle nécessité de leur parler pour en être certain. Elles sont concentrées, efficaces, performantes, intelligentes et très sensibles. Je ne peux leur parler malgré le désir que j'en ai, car je ne suis pas en mesure de leur apporter une aide. Et la joie que j'aurais à entrer en contact avec elles peut m'emmener loin. Je ne pourrais plus m'arrêter de parler et d'agir. Je l'ai fait, depuis mon retour,  une fois, et j'ai reçu du ciel une amie pour la vie, Dai Shihong. Je l'ai fait une deuxième fois, et je me suis retrouvé, deux heures plus tard, portant des valises, dans un restaurant chinois de la porte de Versailles. Bien malgré moi, je suis un observateur plus qu'un acteur. Au stade de la vie où je suis parvenu, il ne peut en être autrement. Je connais et étudie cette question depuis très longtemps, mais l'absence de grammaire dans l'échange que j'ai pu saisir en une seconde me frappe comme un cas d'école. Il est difficile d'imaginer deux étudiants français, même très pressés, proférant, en "petit nègre" (j'emploie bien entendu cette expression avec réserve et pour mieux me faire comprendre, en l'occurrence), exactement ce que j'ai traduit plus haut. En réalité, hors du mot à mot, la traduction française, est à peu près celle-ci :  A  (celle qui attend) : "As-tu assez de pièces ? " B : "Oui ! (j'en ai assez)" A : "Sinon, j'en ai ici". Je ne crois pas qu'il soit possible d'être en français beaucoup plus bref.

Les mots sont en chinois directement liés à la situation, à la scène, aux circonstances. Le contact entre les interlocuteurs est étroit. Le résultat est privilégié; le but, c'est ce qui importe avant tout. D'ailleurs, il m'arrive de me retrouver devant le même distributeur de boissons, et d'attendre, d'attendre ...  Les étudiants bavardent, prennent leur temps, occupent sans vergogne l'espace autour d'eux. A la limite, ils repoussent, refoulent, cherchent à annuler la pression de ceux qui attendent après eux. Ils semblent dire, et, de fait, je l'ai entendu dire dans les files d'attente, surtout aux caisses des magasins, où il n'est pas rare que des disputes éclatent : "Je n'aime pas que l'on me mette la pression". Cette caractéristique culturelle d'avoir tout son temps, et beaucoup d'espace libre, d'être très libre dans le temps et l'espace, et dans le comportement, et dans le commentaire de l'action, de parler amplement pour tisser une relation et agir -- phénomène qui passe ici pour normal, obligatoire, indispensable -- est inconnue, ou atténuée dans d'autres environnements sur cette terre. Évidemment, la surpopulation peut le justifier, mais je pense que cette explication, à elle seule, ne suffit pas. Traduit en langue japonaise, le petit dialogue ne saurait être aussi bref, en premier lieu parce que cette langue n'est pas monosyllabique. Toutefois les Japonais, plus encore que les Chinois, n'aiment pas les mots inutiles, et cherchent à tout comprendre et tout communiquer par intuition. La flexibilité de la syntaxe, la plasticité ou la souplesse des articulations, la mise au premier plan de l'action et du lien immédiat des cerveaux, des cœurs et des âmes, voilà les critères typiques de cultures non latines. Plus largement et par voie de conséquence, trop disserter sur Dieu, ou sur les grandes questions philosophiques, est considéré comme peu utile, oiseux, dénué d'intelligence profonde, ou même ridicule. Le philosophe, moins encore le théologien, n'est pas un rhéteur. S'il essaie de convaincre, ce n'est pas en empilant les argumentations et en emportant dans un flot de mots l'auditeur, l'adversaire. "Théologie" est traduisible en chinois et en japonais ; ce n'est pas un mot qui force particulièrement le respect. En vérité, theos et logos, ces mots grecs si importants, et dans le même temps si ambigus, si loin de toute définition, ne sont pas très estimés en Asie extrême.

Pourtant, voici comme s'écrit ce petit dialogue, qui frappa mon oreille une seconde à peine :" 够不够  ? 够!  不够这里" . Ces signes ne sont pas anodins, pas banals. L'humanité les a créés un jour, laborieusement, péniblement. J'y suis habitué, mais je les trouve, comme au premier jour, quand je les ai appris, extraordinaires. Les Égyptiens -- par quel malheur ? -- abandonnèrent, délaissèrent leurs hiéroglyphes, leurs signes et symboles divins, fixés sur la pierre. Les Chinois n'ont jamais renoncé à leur écriture. Il en a été question, à un moment de l'ère communiste, vers 1956, mais il a été décidé de les simplifier, il était exclu de les faire disparaître, personne d'ailleurs, même le pire dictateur, n'y serait arrivé. Cette écriture unique au monde est l'une des raisons de la fierté des Chinois et de leur confiance inébranlable, sur la scène globale, en tant que pays de culture. Je crois que, sans le dire, le reste du monde en est quelque peu jaloux. Pour dire la vérité tout à trac, les Chinois et les Japonais, et les Coréens sont parfois envieux, dans une certaine mesure, de la culture juive. Aimant l'intelligence, la cultivant plus que tout, ils se voient comme les Juifs de l'Asie. Inversement, la langue hébraïque peut à juste titre se sentir envieuse, et en compétition, avec l'Asie extrême ; ce que j'ai appelé avec audace et un soupçon d'irritation, dans un article à mon retour,  "l'Asie dure"  dont "les lettres de noblesse" sont impressionnantes et ignorées, et comme "refoulées" par l'Occident, sous différents prétextes.

A présent, à distance de toutes choses autant que possible, je pense, non sans ingénuité et candeur, que les cultures, sur cette planète, seraient bien avisées de mieux se connaître, et de prendre la peine de communiquer et de dialoguer plus étroitement. Pour ce faire, il conviendrait alors et d'abord de cesser de croire, ou faire semblant de croire, que les propos économiques et politiques sont fondamentaux et les considérations psycho-culturelles, au contraire, secondaires. A mon très humble avis, c'est exactement l'inverse.