17. mars, 2018

Pages intimes (35)

Tout en retravaillant les premières sonates, j'en suis à la septième que j'ai beaucoup jouée, Dieu sait pourquoi, dès mon arrivée au Japon -- je  relis, je médite les mots prononcés par Romain Rolland, en 1927, à l'occasion du centième anniversaire de la disparition de Beethoven. Les trois marches, les trois étapes de l'oeuvre valent tant pour notre vie individuelle que pour la vie d'une nation, et pour le développement de l'humanité dans son ensemble.

La première est celle de la lutte contre le destin. C'est le stade de la révolte, des plaintes. Le monde contemporain lui attache une valeur démesurée alors qu'il n'y a là rien que de très ordinaire. Ce degré de  philosophie est modeste, accessible à tous. C'est la réaction normale, primaire. La seconde marche, au contraire, est très difficile à atteindre. Et pourtant elle est complètement déconsidérée,  ridiculisée  dans l'esprit moderne, tel qu'il se déchaîne encore. C'est l'acceptation complète du destin. Remercier pour le destin, tel qu'il est, individuel et collectif. Ne plus protester, ne plus se rebeller. Cette attitude est soit stoïque, soit religieuse. Pendant très longtemps elle fut synonyme de sagesse, d'intelligence profonde. Un adolescent est incapable d'y parvenir. Expérience et maturité, peu à peu, la lui enseignent, dans la douleur.  Or il existe une troisième marche, une troisième solution, la plus haute, la plus rare. La contradiction des deux premières suffirait à nourrir une vie et une oeuvre. Ou bien le destin existe, ou bien non. Ou la soumission ou la rébellion. Comme il est dit souvent, seul l'Islam prônerait la soumission, mais le bouddhisme au fond aussi, et toutes les religions. Certes le christianisme essaie de faire une place à la liberté, celle de dire non à Dieu, de se révolter individuellement contre lui. C'est une tendance assez nouvelle, sous la pression de la science, du développement du monde et de la pensée protestante, tout ce que Pie X a nommé le modernisme. Le mouvement de protestation contre la condition humaine a pris une ampleur énorme et nous marque profondément. Tous les réflexes de notre éducation s'y greffent. On pourrait dire que l'évolution moderne a inversé l'ordre des deux premières marches. 

Cependant la troisième marche est la plus ardue à gravir et même à définir, à expliquer. Elle fait bien sûr la synthèse des deux précédentes.  On pourrait dire qu'elle se distingue à peine de la deuxième, car la force du destin demeure entière. La forza del destino, titre d'un opéra de Verdi dont les trois mots, à eux seuls, porteraient malheur. Pour les philosophes, en apparence, cette réconciliation des contraires  va de soi : c'est l'esprit humain qui reconnaît et accepte toutes les nécessités, et pourtant va quand même au-delà ; passe outre. Selon Romain Rolland, seuls les plus grands, Shakespeare, Beethoven, quelques génies, quelques saints,  ont accès à ces profondeurs. Ou à ces hauteurs : vers le très haut, ou vers le très bas, ce ne sont que métaphores, images du très loin, du très étranger.  Modeste de coeur et d'âme, l'auteur de Jean Christophe et de Colas Breugnon, ne se targuait d'aucun trait d'un génie qu'il accorde volontiers à Claudel, à Péguy. Il tient beaucoup à la raison, a beaucoup de mal à la lâcher, à lâcher prise, audace, vertige que permet, précisément, la foi qu'il n'a pas, ou pas totalement -- la foi brûlante.  Le génie, comme la sainteté a ses échelles. Vu de l'échelle du philosophe, ce qui précède est presque banal. Son travail consiste à mettre en place, à harmoniser les relations entre nécessité et contingence, esprit humain, raison et forces de la Nature. A la différence de l'artiste, il ne construit que des systèmes, il en reste aux mots. Or les dernières sonates, les derniers quatuors sont des êtres vivants. Beethoven ose dire que son oeuvre est plus philosophique que celle des philosophes, idée dont Schopenhauer s'empare pour la développer. Le dernier quatuor op 135 s'interroge : "Muss es sein ? es muss sein. Ceci doit-il être ? Oui, il le doit." En réalité, je crois que les trois marches que distingue Romain Rolland sont là, chez Beethoven, dès le départ. Le lien entre op 2 n°1, la première sonate, dont la tonalité de fa mineur est celle de l'Apassionata, avec toutes celles qui suivront, est si fort, si étroit, qu'il doit être possible de déceler et d'isoler partout quelques mesures, fragments de poussière d'étoiles, préfigurant, annonçant le nirvana des ultimes variations de l'op 111. Et en passant, même ce numéro d'opus, ces trois "un", constitue un détail significatif. Il n'était pas possible, du moins au piano, d'aller plus loin. 

La présence simultanée, devant nous, de ces trois marches, dans chacune de nos vies, et dans celle des nations, dans la vie en général, le destin effrayant de l'humanité entière, telle est l'énigme. Teilhard de Chardin, à sa manière, les penseurs juifs, à la leur, peut-être Vico Fornari, l'aimé peu connu de Paul VI, pour la version chrétienne, ont esquissé cette fresque immense. Ou, parmi les grands mystiques italiens du douzième siècle, Joachim de Flore, précurseur de Gambattista Vico, puis, par des voies détournées, de Hegel. De toute façon, il ne s'agit pas ici pour moi de me perdre dans l'histoire des idées. Le père Huang m'a mis en garde contre l'érudition qui égare l'esprit. Plus important me paraît de vivre profondément à l'intérieur de ces "trois marches". Ces trois marches me font me souvenir de celles de l'escalier de la bibliothèque Sainte-Geneviève que je montais, très fatigué, à l'âge de vingt ans. Si usées, si pratiquées que la pierre en était végétale, amollie, courbée, adaptée au pas humain, polie à en devenir glissante.  Cette pierre était plus molle que dure, devenue sous mon pas las, de la mousse, de la chair. Mon pied y trébuchait et s'y enfonçait comme dans une pâte tendre, la tourbe, le tuf d'une forêt. Vivre sur trois marches à la fois. S'en pénétrer. Pétrir. Les unir, les harmoniser. N'en faire qu'une. Et c'est exactement le sens mystérieux de opus 111. Le grand opus, le grand-oeuvre.