15. mars, 2018

Pages intimes (34)

 

L'incrédulité. Les âmes des ancêtres ont totalement disparu. L'immortalité n'existe d'aucune façon. Profiter bassement d'une vie courte. Tout expliquer positivement et vivre en pleine lumière. Après nous le déluge. Jouer et crier. Jouir pour tout oublier. Se morfondre et accuser l'univers de n'être pas parfait, ou meilleur. Accuser autrui, ceux qui sont différents de soi, surtout, avant tout  les pays lointains, de tous les maux, de ses propres maux. Se plaindre, se plaindre. Et à chaque seconde désenchanter le monde. Détruire plus que construire. Vanter l'art destructeur du vingtième siècle comme affirmation vengeresse de l'artiste. Si brillant, si savant, si dominant, l'homme contemporain critique et détruit pour se libérer, pour se distinguer. Tout sauf la tradition, la continuité. L'originalité dans l'instant, avant l'anéantissement, l'annihilation. 

Il y a quelques jours, m'apparaissait à l'évidence que si nous pouvions croire encore que les morts sont là, nous regardant tristement, mélancoliquement, sans même oser nous juger, tant ils sont accablés, notre monde changerait instantanément de sens et retrouverait non seulement son charme mais son énergie, tous ses anciens pouvoirs.  Le monde occidental fut prodigieux. Il possédait les forces de la foi, l'enthousiasme, l'espoir. Il ne lui reste que les faux espoirs, les faux dieux de la technologie et de la science sans frontières. L'espoir fou d'émigrer soudain sur une autre planète, ou de transformer technologiquement celle-ci, par des manipulations jusque-là inconnues. Ce monde occidental contemporain fait peine à voir. Il se dupe sur son avenir, au lieu de se livrer à une remise en question de lui-même, une repentance et une réorientation dans l'humilité, sur le chemin renié des vertus. Mettons-le en garde : ses concurrents sont encore plus redoutables qu'il ne le croit, plus avancés, car, modestes par atavisme, par ruse, ils se plaisent à se dissimuler sous des voiles, des paravents. 

Toutes les cultures sont maintenant occupées à explorer leur passé, renouer avec leurs traditions profondes, honorer leurs sources, leurs ancêtres. Les pays dont le culte des ancêtres est fort, solide, se portent mieux que les autres. Or le feu est partout le même. Il n'existe qu'un feu. La chaleur est une. Le culte du foyer, du feu, dont la petite lampe rouge, au bas des autels, dans les églises, est  le symbole. C''était autrefois un feu alimenté à la maison, avec grand soin, grand amour, qu'il ne fallait à aucun prix laisser s'éteindre. J'ai entendu parler au Japon d'un feu, à la campagne dans une ferme, que les générations successives n'ont jamais laissé mourir une seconde. Il convient d'expliquer ici que, dans des pays comme l'Inde, la Chine, le Japon, la Corée, mais aussi l'Egypte, en Afrique, en Russie, en Sibérie, en Mongolie, au Tibet, dans les pays "arriérés", ou "émergents", les rites les plus anciens, les folies les plus inimaginables, vues d'ici, à l'aune des informations normales, sont toujours vivantes, bien en vie quelque part, fût-ce à titre d'exception et de défi au passage du temps, aux folies symétriques de la modernité. Certes en tous lieux, et ici même, Dieu soit loué, le passé possède la vie dure. La solidarité entre passé, présent et futur est intense. C'est un point identique, tourbillonnant, un vortex. Le culte du présent n'a de sens profond que lié intimement au culte des ancêtres. Pour connaître le futur, l'avenir du monde, de l'univers, de l'humanité entière, de cette terre, et également, à notre échelle, de notre moi minuscule, il suffit de réfléchir et de regarder, contempler avec attention le mystère, la nuit étoilée de nos origines. Si l'esprit disparaît, tout est vain.  Si l'esprit, une fois né, ne meurt pas, rien n'est vain ; ou plutôt, même la vanité, le vide conserve  un sens. Contre tout désespoir, il vaudrait bien mieux, comme Pascal, parier sur la signification du vide. Pascal, mais faut-il dire, mieux que lui, toute la philosophie chinoise, tout le bouddhisme, toute la sagesse orientale, proche et extrême, parie, au fond, sur le sens éminent du vide. Et d'abord, le vide n'est pas vide. "Vuider" est un processus infini, un écoulement ininterrompu. Des sources prodigieuses sont à l'oeuvre dans le vide, dans le noir, y compris en nous-mêmes. Qui y a goûté une fois est transformé ; qui peut répéter, conserver à volonté cette expérience,  alimenter ce feu, tenir fermement en main, et en esprit, ce cachet rare, cet élément  inépuisable, est sauvé et se sauve lui-même, autant que ce mot et cette idée ont un sens, et très au-delà de ce  sens.

La pianiste chinoise Zhu Xiao-mei, qui fuya la révolution culturelle aux Etats-Unis, avant de s'installer à Paris, soutient que Bach est aussi taoïste, ou bouddhiste, que chrétien, que protestant luthérien. Je ne suis pas loin de partager cette pensée. Plus audacieux que Bach, c'est-à-dire non moins cosmique que ce dernier, mais plus individuel, voyageant sans trêve de l'humain à l'universel, du moi minuscule à son dépassement, sa négation, son anéantissement, Beethoven est un personnage dont la surhumanité, l'héroïsme continue à me stupéfier. Les musicologues, malgré les apparences, ne l'ont pas épuisé ; les mélomanes et les pianistes non plus. Il n'est pas enfoui, étouffé sous les livres et les enregistrements. Comme Shakespeare, il est inépuisable. Comme le Christ. Les sources de philosophe vivante sont inépuisables. La science véritable, la science mystique, où foi et savoir, exactitude et infinitude, lumière et ombre ne sont plus contradictoires.  Qu'il y ait encore un Bach secret, un Beethoven d'ombre, un Mozart inconnu, que tous ces grands personnages, ces musiciens d'exception soient wagnériens, aussi romantiques que classiques, chromatiques, fantastiquement colorés, sont des affirmations qui ne surprendront pas les éveillés et les rêveurs.