12. mars, 2018

Pages intimes (33)

 

Qu'importe, en un temps de pénitence ! Un auditeur sur les ondes, ou quelque souriceau désoeuvré se faufilant dans l'édifice claquemuré, pour peu qu'il arrivât hier au plus mauvais moment, eût pu confondre conférence de Carême et cours à la faculté de médecine. Notre Dame pardonne. Au fil des siècles, elle a tout entendu. Elle n'en est plus à une absurdité près. L'intelligence, alliée au mauvais goût, à la vulgarité, à la grossièreté, lui est familière. D'autres, plus grands que moi, l'ont dit : le crétinisme est la marque de notre temps.  Le Carnaval. Celui des animaux. Deux siècles plus tôt, quand les penseurs du continent européen étaient à la fois intelligents et de goût raffiné, ils inventèrent ce néologisme admirable : la cacocratie. Chez les contemporains, les yeux sont riches, les oreilles indigentes. La cacophonie ne les choque plus. Ils ne l'entendent pas, ils n'entendent plus rien. L''entendement est au point mort. L'ouïe divine, le moindre de leurs soucis. Notre Dame vit-elle, existe-t-elle  encore à Paris ? L'exilé Cioran, le démuni, le sans titre, sans honneurs, sans place, se promène, dans les années soixante-dix du siècle précédent, dans les parages de la rue de Médicis. Il croise deux touristes qui lui demandent benoîtement leur chemin : "Où est Notre Dame ?" Le pauvre philosophe réfléchit et répond : "Notre Dame ? est-ce bien à Paris ? en êtes-vous si sûr ? En trente ans, je ne l'ai jamais vue. " Le dix-neuvième siècle était encore un siècle poli, d'un goût exquis. Les réalités les plus crues étaient esquissées. A demi-mots, en demi-teinte. L'Évangile, tout en s'adressant à des gens simples, à de pauvres gens, ne contient pas une once de vulgarité, pas une injure. C'est l'instruction extrême, l'intelligence désaxée, fière d'elle-même, qui tombe infailliblement dans la vulgarité. Il est possible, comme le Christ, de faire allusion au système excréteur,  et à la reproduction, sans une ombre de vulgarité. Pour cela l'art et le tact sont nécessaires. La délicatesse. L'intelligence suprême, l'intelligence divine. Celle qui a fui nos terres, nos rivages. Grâce au ciel, elle peut être retrouvée, comme un temps perdu, rejointe dans les bibliothèques, où elle se blottit sur les étagères, humble et honteuse, honteuse du présent. Le passé est brillant, le présent indigent. C'est le passé, les musées que viennent visiter et admirer les touristes d'Asie. Le présent est d'un intérêt restreint, fort médiocre. Tout ne peut pas être dit à voix haute dans une église, moins encore dans une cathédrale, moins que tout à Notre Dame. Les morts, les grands saints, les génies du passé écoutent. Les grandes âmes ne sont plus là d'une certaine manière ; elles sont encore là d'une autre façon. A supposer qu'elles ne voient plus, elles écoutent, elles sont tout ouïe. Un peu de pudeur et de respect s'imposent, sinon en tous lieux, du moins dans le sanctuaire 

Sur les ondes en état de choc, après le discours, l'humble auditeur appelle. Un prêtre lui répond. C'est Marc. C'est l'apôtre Marc, peut-on croire. Le moins instruit, le plus petit des quatre.  Il est désemparé. Il est fruste et très émouvant. Tout d'un coup, nous avons changé de monde. Et d'époque. Voilà Marc. Ce n'est plus le cerveau qui marche, c'est le cœur. Le cœur à nu. On se demande bien ce que Marc a pu saisir du discours, du cours, qui vient de s'achever. Et comment il a pu lui être secourable. L'a-t-il entendu ? -- il n'en est nulle question. Le prêtre essaie de l'encourager de son mieux, tant bien que mal. Marc et le prêtre : nous sommes revenus  à l’Évangile, à l'esprit de l’Évangile. Enfin, la soirée n'aura pas été perdue.

Tant de choses se passent à Paris. Dans l'après-midi, à l'institut Elie Wiesel, sous le patronage de l'université de Strasbourg, s'est tenu  un colloque sur le retour du démoniaque dans le monde contemporain. Ni le démoniaque, ni son contraire n'ont jamais quitté ce monde. Ce dimanche de Carême est attristant. On se prend à désirer courir à Nicolas-du-Chardonnet, ce lieu toujours ouvert, ce lieu vivant, où s'agenouillent des fidèles, crûment sur les dalles. L'atmosphère de ce lieu, chaque fois, me ramène au Japon. Quelque chose de vibrant s'y conserve, s'y observe. Le mysticisme y vibre dans les airs. Mais là, très probablement, toute l'Asie est le diable, le bouddhisme, le taoïsme, la shintoïsme, l'hindouisme, l'Islam en son entier, tout est le diable. Tout ce qui diffère est satanique. Je suis ramené à la solitude. Elle m'est chère. L'un des passages les plus émouvants et les plus importants des Évangiles est celui où le Christ se retire pour prier à l'écart. Même les foules et ses disciples qu'il aimait, devaient, à la longue, le lasser ; et même, d'un certain point de vue, l'irriter, l'ennuyer. "Ils ne comprendront donc jamais !". Ils n'avanceront pas, rien n'avance. L'humanité entière, fatiguée d'elle même, menace de s'empoisonner, s'atomiser, s'auto-détruire. L'atome, c'est le diable, le savoir qui se détruit lui-même. La science, venin du scorpion. Ce matin, comme par une logique pure, celle des émotions,  je mets les yeux sur le mouvement lent de la sonate op 81, dite des Adieux.  C'est la sonate du voyage. Le mouvement du milieu s'appelle "l'absence". Pour parler un allemand : "die Abwesenheit". A la lettre, c'est quitter l'être. La désappropriation de soi. Très bref, déchirant. Une page et demie. Ma chance est immense. Je n'ai même pas besoin d'instrument pour m'évader. Mais d'autres n'ont pas cette chance. Marc par exemple. Tant d'autres.  Ils ne savent comment prier à l'écart, ni être absent sans être absent. Ils crient en direction de Notre Dame. Et Notre Dame ne répond pas.