10. mars, 2018

Pages intimes (32)

 

A distance, j'observe une dame que je crois thaïlandaise, ou vietnamienne -- je ne connais pas assez ces langues pour en être sûr --  qui téléphone longuement dans la salle du café désert. Elle apaise ainsi sa solitude, soigne son vertige, ou sa peur. Les troubles provoqués par la différence ethno-psychologique ou l'écart ethno-culturel sont sous-estimés, mal étudiés, et ignorés par qui n'a pas l'expérience prolongée du grand voyage. Le téléphone mobile est un moyen nouveau de se soulager, de se réconforter. Une partie de mon journal intime au Japon fut écrit dans les trains, dans les cafés. Noter, fixer par écrit était un soulagement, un point d'appui dans un milieu affolant de dépaysement absolu. Un autre procédé, à l'efficacité avérée dans toutes les cultures, fut le chapelet, le rosaire, les grains caressés en silence, l'un après l'autre, tandis que les lèvres murmurent d'un mouvement à peine visible, pour ne déranger personne. Il est maintenant très rare, sous nos cieux, en public, de le voir. Sans doute est-ce à cause de la peur d'être moqué, dévisagé,  ou victime de quelque traitement encore plus grave. Au Japon il me fut  possible de voir un moine en habit jaune, mendiant, se tenant très droit, immobile une heure, près d'une gare, calme et concentré en un endroit agité où les passants filent autour de lui en le voyant sans le voir. Un bol de bois est tendu pour recevoir un don, d'une main ferme mais frêle, et j'ai toujours pensé que, dans un pays d'Occident, ce bol serait renversé, par inadvertance ou non, par un protestataire ou un plaisantin. un malicieux ou un inattentif. Le chapeau conique serait tiré par derrière, ôté sans ménagement, ou la robe jaune soulevée. Bref, ce contemplatif anachronique ne serait pas laissé en paix. Il ne dérange personne mais il dérangerait par son excentricité, par ce qui passerait pour son extravagance. Dans un pays de liberté, il n'aurait pas celle de se conduire ainsi. Les comportements, une fois franchie une frontière, sont moins libres et plus contrôlés ou stéréotypés qu'il n'est dit. Essayez de commander un café au début d'un repas à Paris, ou un verre de lait. "Cela ne se fait pas", cette curieuse expression a été entendue par plus d'un Américain, d'un Japonais, d'un Indien, d'un étranger à Paris. La culture du thé est inconnue en France, tout a été fait pour la détruire, la repousser ou la décourager. Ces conduites d'exclusion, dans tous les domaines, pourraient se comprendre et s’admettre, si un hymne obstiné à la liberté absolue n'était chanté pour tenter de prouver qu'elle n'existe qu'ici, sous ces formes obligées, et pas, ou moins ailleurs.

Une partie du malaise contemporain est dû au fait que ces illusions ou ces mensonges se dissipent sous la pression des faits et des images. Il est possible d'être religieux, très religieux, fort religieux, mais autrement, tout à fait autrement. Tel est le fait, tel est le scandale. Il m'apparaît, qui plus est, que même l'athée, l'agnostique, l'incroyant viscéral, le libre penseur, le protestataire, le critique, l'intolérant, et bien sûr l'insoumis, l'excentrique, l'extravagant, sont des religieux, à leurs manières, et qui s'ignorent. La foi du charbonnier, du carbonari, du pauvre artisan des forêts  qui fabrique et vend pour vivre son charbon de bois, cette foi non qualifiée, non spécifiée, cette foi du pauvre d'esprit, est nécessaire pour se lever le matin et simplement tenir debout. Tenir debout ne va pas de soi. Les Japonais, les Coréens, les judoka, les moines combattants de Shaolin, le savent, qui apprennent, en tout premier lieu, à tomber sans se faire mal, à chuter d'une manière naturelle, évidente, c'est-à-dire à toucher le sol, à ne pas le quitter, à garder la conscience du sol, et de notre place, très humble, au-dessus du sol.  Par un hasard des mots, ou sans hasard, c'est la clef de sol du musicien, la clef du soleil. Dans un pays et une culture sans séismes, qui fuit ou feint de très bien connaître les séismes sans en avoir jamais eu l'expérience, cette prise de conscience que "qui tombe gagne" est insolite ; elle a, à la lettre, mauvaise presse. Hélas, l'Asie, l'Afrique, tous les autres continents sont là, sont bien là, et s'avancent, sont de plus en plus proches, puisque les distances se relativisent, s'annulent, et pour longtemps.

Que faire ? je me mets facilement à la place de qui n'a jamais voyagé, ou très peu. Le vertige, le grand vertige est une expérience insupportable. C'est précisément une expérience que seul Dieu permet de soutenir, un dieu -- on pourrait presque dire, de façon impie en apparence,  quel qu'il soit, car beaucoup ont été essayés, créés, le dieu qui n'est pas celui de mon ennemi, qui est plus fort que tous les autres réunis --,  ou un Dao, une philosophie profonde, une foi intense, bref, un principe, un support, une science solide, un absolu. "De grâce un absolu !" tel est le  cri de l'homme  pris de vertige.  Après la mort de Staline, à un moment de reflux de l'idéal communiste, je ne sais plus quel auteur écrivit un livre intitulé : Le vertige. Je le sais car quelqu'un m'offrit un jour ce livre ; mais pour l'heure le nom de cet écrivain russe m'échappe. J'étais alors en proie au vertige, quoique beaucoup moins que je ne le fus plus tard au Japon.  La brisure, la chute des idéaux est un terrible moment. Les pièces de rechange, il est vrai, ne manquent pas : le commerce, la famille, l'argent, et même l'art le plus bas. Cependant les idéalistes conservent un immense avantage sur les réalistes : rien ne les satisfait et ils peuvent jeter un regard désabusé sur ce qui contente les réalistes. Ces derniers sont condamnés à la satisfaction et au plaisir, puisqu'ils nient ce qui les surpasse, se moquent des idéaux, les repoussent ou les détruisent. L'humanité entière, à cette heure, est pris de vertige, même les hommes les plus rassis, les plus rationnels, les plus célèbres, tous sont pris de vertige. C'est alors qu'une solution simple vient à point nommé : la guerre. Ce n'est pas nouveau. Elle s'impose comme le miracle, le "miracle" du diable. Puisque tout est perdu, dans l'impasse, perdu pour perdu, risquons tout : l'idée se fait jour de cette solution, à vrai dire très ancienne. Les esprits s'y préparent, les vendeurs d'armes se frottent les mains, les futurs nouveaux riches jubilent. L'enrichissement par le désastre. Le désastre fait sortir des impasses. Malheureusement pour les gens d'ici, qui n'ont pas, ou qui ont peu voyagé, l'Asie et quelques cultures très anciennes, très expérimentées, sur ce globe, sont accoutumées au grand vertige. Elles ont toujours vécu avec lui, il est leur fidèle compagnon. Elles sont même accoutumées à la guerre, l'ayant toujours connue ; et à la faim. Elles aiment souffrir, elles savent souffrir. C'est plutôt incompréhensible ailleurs.

Tels sont les éternels passagers du grand voyage, les éternels tsiganes. Tel Liszt, pour en revenir au piano, né en Hongrie, naviguant entre ses "trois mâts" : Budapest, Rome, Weimar, qui seraient, de nos jours, New York, Londres ou Paris, Tokyo ou Shanghai. Liszt le nomade, qui, arrivé au bout des terres, à la fin de la technique du piano,  de son instrument, à la fin du monde des femmes, le mundus mulieris de Baudelaire, se fait conférer, à la fin de tout,  les ordres mineurs. Liszt le gitan, c'est-à-dire le chanteur. La Gîta de l'amour divin, tel est le port, tel est le havre.