8. mars, 2018

Pages intimes (31)

La vitesse d'attaque de la touche, au clavier, contrarie ou contredit le déroulement du tempo. C'est l'un des secrets du piano. Un facteur vertical intervient et s'articule sur le flux horizontal. Le mouvement d'attaque de la note, dans sa variété, produit mille nuances, pareilles à des fleurs : les couleurs dans l'harmonie. Une musique sans fleurs, sans couleurs, sans expression, est électronique et morne, quasi morte. "Le piano n'est pas une harpe, j'aime produire moi-même mes couleurs" écrit Beethoven en 1796 à un fabriquant d'instruments qu'il trouve, par paradoxe, trop colorés d'une façon naturelle. L'interprète est pris dans l'obliquité de ces deux composantes contradictoires : le rythme qui se poursuit selon sa propre loi et la vitesse de frappe de chaque note qui, seule, donne au jeu une valeur transcendante, conforme au désir le plus intime du compositeur.  Cette impression, que j'ai ressentie plus que jamais hier, me fait me demander aujourd'hui si elle n'est pas l'indice d'une vérité philosophique et théologique. La vitesse du rythme, c'est ce qui nous entraîne d'une manière inexorable dans le flux des évènements de la vie courante, à la fois personnelle et publique. Il existe une autre vitesse, à chaque moment, dissimulée dans la hauteur modulable de ce qui est ressenti de ces événements. Dans cette vitesse variable, Dieu ou le Dao se glisse, et se montre à nous, le Christ nous apparaît. Beethoven est là, ressuscité dans son empire qui se construit dans les airs, qui n'est pas de ce monde, beaucoup plus que ce monde, et qui n'a pas de fin. Le pianiste, l'interprète jouit d'un privilège que seul le comédien a en partage, dans les autres arts. Il recrée, il crée le chef-d'oeuvre qui, sans lui, n'existe pas. Un tableau, une sculpture, une architecture sont admirés, étudiés sans qu'il soit possible de pénétrer dans le processus de création, autrement que par métaphore, par un effort d'imagination. L'admirateur, l'expert en beaux-arts restent expulsés devant, à l'extérieur. Le musicien travaille de l'intérieur. Le pianiste connaît l'esprit de Beethoven d'une manière intime, bien plus que l'auditeur ; le comédien incarne Shakespeare et entre dans son pouvoir de création plus et mieux qu'un simple lecteur. Le croyant à un haut degré, de même devient de quelque façon le Christ, en l'aimant, en l'imitant, et par le Christ, il est introduit au Père, il approche l'esprit saint, il participe de sa lumière.

Le mouvement, la vitesse, composante du temps et de l'espace, articulation oblique des dimensions, jouent un rôle surprenant  au cours du processus de l'entrée dans un autre monde. La très grande vitesse confine à l'immobilité et à l'ubiquité ; elle produit l'effet d'apesanteur ressenti par les saints. Le sentiment de puissance et de dépassement du monde qui s'ensuit n'est qu'une particule élémentaire au sein de la toute-puissance de Dieu. L'humilité, plus qu'elle encore, l'effacement total, sont la condition du pouvoir relatif des artistes, des saints et des conducteurs de foule, des grands hommes politiques dans la mesure où il en existe encore. Quand l'humilité, plus encore l'effacement sont insuffisants, de qualité basse ou inférieure, la sanction, la punition est immédiate. S'oublier soi-même est un mouvement sans fin. D'un certain point de vue, c'est tout à fait impossible, ce qui explique l'échec, avec les meilleures intentions du monde, de toutes les morales, de toutes religions et de toutes les philosophies. Je ne connais que Cioran, l'ami du père Molinié, qui ait osé le dire carrément. Ou, mais à demi-mot, le père Huang, qui me lançait : "Les dominicains, ce sont les pires", affirmation pour moi dure à supporter, ou simplement à entendre, puisque mon meilleur ami était dominicain, comme le père Molinié. Le taoïsme, le védantisme, le bouddhisme, les plus hautes philosophies orientales se sont approchées de la dissolution du moi. En Occident, seuls les plus grands saints, par exception, par intuition, ont pu comprendre de quoi il s'agit, en l'absence d'un contact intime avec l'Orient. Finalement ce dernier est essentiel, ce qui se voit et se conçoit toujours mieux ; et se verra sans cesse davantage, si le monde parvient, de désastre en désastre, à suivre son cours. 

Finalement, le grand mystère, ce sont les diables, les esprits affamés et les règnes animaux. L'étagement des "six voies", rokudô 六道, liu dao du bouddhisme. Des larves aux anges. Quand Schopenhauer avançait qu'il existe un homme supérieur, éminemment cultivé, dont la distance, face à l'homme ordinaire, est comparable à l'apparition d'une nouvelle espèce, une mutation nouvelle du singe, il exprimait une terrible et cruelle vérité. Celle-ci ne dispense pas de la charité, de la compassion, au contraire. Car sans être un saint lui-même, Schopenhauer ajoutait que cette espèce, ultra sensible, très fine, souffrait de sa supériorité, de sa mise à l'écart, et des flèches qui la blessent. L'esprit de charité n'aura jamais de fin. Le droit de tous à la supériorité, à l'égalité, n'aura jamais de fin. Il convient de passer à un autre plan, de sauter dans un autre monde. Détruire les pierres, comme le dit le maître de l'université Kumaris, n'est pas possible, et pas souhaitable ; mais les enjamber, ou faire un bond au-dessus d'elles, l'est. Finalement, le mal fait partie de la structure intime de l'univers, il est sot de s'en étonner. Et cependant il doit être combattu, il l'est sans cesse. Même les fauteurs de guerre parlent de paix, la proposent. Il est très rare et même impossible, pour l'homme, de faire et prôner la guerre pour elle-même, le mal pour le mal. Le plus grand criminel se trouve, et possède, en effet, de bonnes excuses. Parvenir à entrer dans le plan supérieur du divin, là où sujet et objet, relatif et absolu n'ont plus de sens ; qui plus est, revenir ensuite au monde réel ; s'y maintenir et y agir, faire le bien autant que possible, en dépit de tout, existe-t-il un plus grand défi ?